Je livre ici les notes du deuxième et dernier volume de « La Méditerrannée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II d'Espagne ». Je ne livre ici que celles que j'ai trouvées
particulièrement intéressantes pour une meilleure compréhension de quelques problémes actuels. Soit dit en passant, même si j'ai lu avec un immense plaisir cet essai, que de temps ai-je mis pour
le parcourir et le prendre en notes ! Pour bien faire, vu ma mémoire infidèle, il faudrait que je m'y remette dans un ou deux ans tant sa lecture m'a apporté.
La guerre ? Entre autres, une conséquence du surpeuplement...
La notion de surpeuplement est très relative. Néanmoins, comment ne pas voir dans certaines guerres en Afrique une conséquence du chômage qui laisse de nombreuses personnes sans travail et donc,
une fois instrumentalisées, libres de faire la guerre après avoir reçu quelque argent ? Sur le 16ème siècle, Fernand Braudel écrit : « Bientôt, ce n'est plus à l'étroite mesure des villes
revêches que se pose le problème des pauvres. C'est à la dimension des Etats et de l'Europe. Avec le début du 17e siècle, des hommes comme Montchrestien s'affolent devant leur pullulement ; s'il
est, et d'autres en France avec lui, « colonialiste », c'est pour se débarrasser de cette silencieuse et épouvantable armée de prolétaires. Dans toute l'Europe trop peuplée pour ses
ressources et que ne soulève plus un élan économique compensateur, en Turquie même, se prépare la paupérisation de masses considérables d'hommes tourmentés par le besoin du pain quotidien. C'est
l'humanité qui va se ruer dans les atroces conflits de la guerre de Trente Ans, celle que dessinera Callot, témoin impitoyable, et dont Grimmelhausen est le chroniqueur trop exact. » (p 83).
L'auteur livre un exemple : « En fait, la Calabre trop peuplée, malheureuse, productrice de brigands autant que de soie (...). » (p 87). Ou un autre : « La nécessité de débarrasser
la capitale de son peuple de soldats pousse vers cette nouvelle guerre continentale. (...) on nous présente le grand vizir Fehrat (...) assailli dans les rues de la capitale par des spahis
mécontents à qui l'on avait refusé le paiement de leur solde. Et le grand vizir de leur répondre : « Allez aux frontières, c'est là que vous serez payés ». (p481)
Des sociétés « belliques »
Dans son ouvrage « La société sans la guerre », François Géré parle des sociétés occidentales comme étant « post-belliques », dans le sens où leurs habitants sont des citoyens
plutôt aisés et qui ont peu d'enfants. Par conséquent, leurs populations ont beaucoup à perdre à faire la guerre. Ce n'est pas la même chose dans l'Europe du 16ème siècle. On citera, parmi
d'autres, ce passage : « Ou que dire des réflexions prêtées à Charles Quint, lors du siège de Metz par Ambroise Paré, médecin des assiégés : « L'Empereur demande quelles gens c'étaient
qui se mourraient, et si c'étaient gentilshommes et hommes de remarque : lui fut fait réponse que c'étaient tous pauvres soldats. Alors dit qu'il n'y avait point de danger qu'ils mourussent, les
comparant aux chenilles, sauterelles et hannetons qui mangent les bourgeons et autres biens de la terre (...). » (pp. 90-1)
Le poids d'un homme dans la guerre
Fernand Braudel, même s'il perçoit l'Histoire à travers le prisme du « temps long », sait aussi reconnaître ce qu'un homme ou une poignée d'hommes peuvent avoir comme pouvoir sur les
événements. Il met en évidence : « C'est un problème difficile à comprendre que la rupture de la trêve de Vaucelles. Vu l'épuisement des adversaires, elle pouvait assez bien contenter, pour
un temps, les uns et les autres : la France qui conservait ses conquêtes, et notamment la Savoie et le Piémont ; les Habsbourgs qui apparaissent, une fois de plus, comme les maîtres du monde. Ils
tenaient la Sicile, Naples, Sienne, Plaisance, Milan, autant dire que la Péninsule était à eux. Car le Piémont, était-ce encore l'Italie au 16e siècle ? Enfin, il y avait pour la Papauté une
merveilleuse occasion de s'employer à transformer cette trêve en paix générale. C'était son rôle traditionnel et Paul IV se sentit obligé de s'en donner au moins les apparences : il se réjouit
officiellement, députa auprès des signataires, alla jusqu'à s'attribuer le mérite de l'accord auprès de l'ambassadeur vénitien Navagero, mais ne trompa personne, et surtout pas les Vénitiens.
En fait, l'annonce de la trêve avait éclaté à Rome comme un coup de foudre. La nouvelle courut aussitôt qu'elle avait été conclue malgré le pape, en dépit de tous ses efforts. C'est grâce à lui,
en tout cas, qu'elle devait se rompre. Qu'un homme ait pu, à lui seul, et avec cette rapidité ranimer la guerre mal éteinte, voilà qui rappelle à propos le rôle des individus dans le jeu
précipité de l'histoire. En ce très vieil homme, (...) l'Eglise a trouvé un défenseur intransigeant et qui rouvre, contre Charles Quint, le conflit que la mort de Paul III avait interrompu en
1549, l'éternel conflit de Rome contre César, contre l'homme du sac de 1527, celui qui a laissé triompher les Protestants en Allemagne et accepté la paix d'Augsbourg.
Ceci, c'est un des aspects de l'antipathie de Paul IV pour Charles Quint, l'antipathie du Pontife qu'il ne faut pas sous-estimer. Mais il y a l'autre, celle du Napolitain, chez de la famille
francophile des Caraffa, qui hait en Charles Quint le maître de Naples et l'ennemi de sa parenté, riche de rancunes et d'appétits. » (p 255)
Invoquer Dieu pour faire la guerre: recours immémorial
Georges Bush ou Ahmadinejad ne sont pas les premiers à invoquer Dieu pour menacer de guerre leurs adversaires. Fernand Braudel relate, qu'ayant les mains libres suite au traité de
Cateau-Cambrésis, Philippe II décide d'attaquer Tripoli : « Ecrivant au duc de Florence pour lui demander ses galères, il lui disait : « Puisqu'il a plu à Dieu, N.S., que se conclue
enfin la paix avec le Très Chrétien Roi de France, il m'a paru qu'il serait du service de Dieu et profitable à toute la Chrétienté, que les galères qui soient à ma solde en Italie ne soient pas
oisives durant le reste de cet été, mais qu'elles s'emploient à détruire les corsaires et à assurer la liberté de circulation... » (pp. 281-2)
L'argent, le nerf de la paix
Commençons par rendre à César ce qui est à César. Fernand Braudel mentionne la fameuse expression de Rabelais : « les nerfs des batailles sont les pécunes ». (p168). Parmi d'autres
exemples, on citera : « Bien plus que [Don Juan d'Autriche] ne le suppose, du jour où Venise s'est retirée de la Ligue, Philippe II, malgré ce qu'il a pu écrire ou faire paraître, a renoncé
à toute grande politique en Méditerrannée. Il est aux prises avec la formidable crise financière qui va aboutir à la seconde banqueroute de 1575. » (p 423)
La quadrature du cercle : le DDR des anciens combattants
Dans de nombreuses opérations de l'ONU, une des missions les plus complexes réside dans le Désarmement-Démobilisation-Réinsertion (DDR) des anciens combattants. Rien de nouveau sous le soleil,
donc, lorsqu'on lit : « Au delà de 1574, la guerre des armadas, des corps expéditionnaires et des grands sièges est pratiquement terminée. Elle esquissera bien un retour, après 1593, mais
elle ne sera effective que sur la frontière de Hongrie, hors de Méditerrannée. La grande guerre écartée, était-ce la paix ? Pas absolument, car d'autres formes belliqueuses surgissent et
s'épanouissent. La règle est sans doute générale.
En France, les grandes démobilisations qui suivirent la paix du Cateau-Cambrésis ont puissamment contribué à la mise en place de nos Guerres de Religion, troubles bien plus graves à la longue que
les guerres majeures. Par contre, si l'Allemagne est tranquille de 1555 à 1618, c'est qu'elle porte au dehors le surplus de ses forces aventureuses vers la Hongrie, l'Italie, plus encore les
Pays-Bas et la France. La fin des guerres extérieures lui sera mortelle, au début du 17e siècle. Giovanni Botero a curieusement senti ces vérités en opposant, pour son temps, la guerre française
à la paix espagnole, la France payant la rançon de son inactivité extérieure, l'Espagne tirant avantage d'être engagée dans toutes les guerres du monde à la fois. Paix chez soi, à condition de
porter le trouble chez autrui.
La suspension de la grande guerre en Méditerrannée, au-delà de 1574, a été sûrement l'une des raisons des troubles politiques et sociaux en chaîne, et du brigandage. » (p190)
Sur l'assimilation
En France, il est attendu implicitement des étrangers qu'ils se mettent à porter nos habits, à abandonner leurs croyances, à parler notre langue, à partager nos valeurs. Nous sommes un pays à
tradition assimilationniste. Si ces demandes ne sont pas toutes illégitimes, loin s'en faut, il n'en reste pas moins vrai qu'elles participent à une certaine négation de leur identité. Or, les
immigrés étant loin de chez eux et souvent en manque de reconnaissance, l'identité (ou plutôt une certaine identité) est précisément ce qui les aide dans leur vie quotidienne. Voilà ce que
Fernand Braudel écrit : « Il y a plus de quarante ans que les Morisques sont tranquilles, depuis les Germanias de 1526. La Pragmatique qui va mettre le feu aux poudres est arrêtée
dès le 17 novembre 1566, promulguée le 1er janvier 1567 et pendant plus de deux ans, on va discuter à son propos (...). Or, ce que les conseillers de Philippe II ont décidé sur le papier, c'est
ni plus ni moins que la condamnation sans appel d'une civilisation entière, et de tout un art de vivre : sont prohibés les costumes morisques des hommes et des femmes (celles-ci devront renoncer
au voile dans la rue), la fermeture des maisons, abris des cérémonies islamiques clandestines, l'usage des bains publics, l'emploi enfin de la langue arabe. » (p 125) Il poursuit :
« (...) le Morisque est resté inassimilable. L'Espagne n'a pas agi par haine raciale (laquelle semble presque absente dans cette lutte) mais par haine de civilisation, de religion. Et
l'explosion de sa haine, l'expulsion, est l'aveu de son impuissance. La preuve que le Morisque, après un, deux, trois siècles suivant les cas, était resté le Maure d'autrefois : costume,
religion, langue, maisons cloîtrées, bains maures – il avait tout conservé. Il s'était refusé à la civilisation occidentale et c'est l'essentiel du débat. » (p 129)
Tolérance et intolérance : quelques éclairages
Fernand Braudel rappelle tout d'abord : « Or, plutôt que de se soumettre au culte catholique, les Grecs préféraient se donner au Turc. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont fait. Contre les
Vénitiens, contre les corsaires ponentins, ils ont été presque toujours les alliés du Turc. Pourquoi ? Parce que les Turcs ont été d'ordinaire tolérants, qu'ils n'ont jamais cherché à faire de
prosélytisme, qu'ils n'ont jamais gêné l'exercice du culte orthodoxe. Régulièrement, le clergé grec s'est ainsi trouvé au rang des adversaires les plus obstinés de Venise et des Occidentaux en
général. Et ses membres se sont entremis, chaque fois qu'une révolte contre le maître de Constantinople se préparait, pour ramener les esprits au calme, leur expliquer que, de ce calme, dépendait
la survie du peuple grec.
Si aujourd'hui l'étendard de la révolte est prêt à se lever, continue notre informateur, c'est que depuis 1570 environ, une vague d'intolérance commence à submerger les pays turcs. » (p 106)
Cependant, il explique : « A l'Est, les Turcs tiendront souvent les Balkans avec quelques hommes, comme les Anglais hier, tenaient les Indes. A l'Ouest, les Espagnols écraseront leurs sujets
musulmans sans pitié. En cela, les uns et les autres obéissent plus q'il n'y paraît aux impératifs de leurs civilisations : l'une, la chrétienne, trop peuplée ; l'autre, la turque, pas assez
pourvue d'hommes. » (p 112) Il le redit : « Inconsciemment peut-être, le Turc ouvre ses portes et le Chrétien ferme les siennes. L'intolérance chrétienne, fille du nombre, n'appelle pas
les hommes : elle les repousse. (...) Tout part vers l'Islam où il y a places et profits. » (p 133)
L'intolérance espagnole ?
Paradoxalement, Fernand Braudel met en évidence la « realpolitik » espagnole : « La littérature nous a toujours présenté une Espagne irréductiblement catholique. Ainsi pensait déjà
un contemporain, Saint-Gouard, en l'année 1574, au moment même où l'Espagne était accusée par le roi de France d'intriguer auprès des Protestants français, et s'apprêtait peut-être à le faire. Ce
« religion d'abord » risque de ne pas être toujours exact. Les droits de la Raison d'Etat, où donc ont-ils plus compté que dans les conseils du Roi Prudent ? Tout en témoigne : les
démêlés et les guerres avec Rome ; ou l'attitude d'un duc d'Albe aux Pays-Bas, par certains côtés si nettement anticléricale ; ou encore la politique qu'au moins jusqu'en 1572, Philippe II a
adoptée vis-à-vis de l'Angleterre d'Elisabeth. (...) Et sa politique religieuse dans l'Océan Indien, à travers les domaines portugais dont il s'est saisi au-delà de 1580, a été la tolérance.
Mais rien ne précise mieux l'attitude du gouvernement espagnol que ses conversations, ses compromissions avec les Etats et puissances de l'Islam. Rechercher l'aide du Sophi (comme s'y prêta Pie V
lui-même), s'allier avec le Chérif comme allait le faire Philippe II, quelques années seulement après le désastre portugais d'Alcazar Kébir, c'est tout de même autre chose qu'un esprit de
croisade. 431-2
A l'époque où l'Orient fascinait l'Occident
Fernand Braudel écrit : « Tout notre Moyen Age est saturé, illuminé d'Orient, avant, pendant, après les Croisades. « (...) La Légende Dorée foisonne de ces contes ; l'histoire de saint
Eustache, celles de Saint Christophe, de Thaïs, des Sept Dormants d'Ephèse, de Barlaam et de Josaphat, sont des fables orientales. La légende du saint Graal se greffe sur celle de Joseph
d'Arimathie ; le Roman de Huon de Bordeaux est une fantasmagorie toute brillante des enchantements d'Obéron, le génie de l'aube et de l'aurore ; l'odyssée de saint Brandan n'est qu'une version
irlandaise des aventures de Sinbad le marin ». [Citation de Louis Gillet tiré de son Dante] (...) S'étonnera-t-on qu'on découvre des sources musulmanes de la Divine Comédie ; qu'à
Dante, les Arabes apparaissent comme de grands modèles à imiter ou qu'il existe, à saint Jean de la Croix, de singuliers précurseurs musulmans (...). » (p132)
Le retournement de cette relation au 16ème siècle
Avec la Renaissance, l'Occident retrouve de la vigueur. Dès lors, il sera souvent imité par l'empire turc. A ce propos, l'auteur note : « Cependant, les emprunts culturels sont des greffes
qui ne reprennent pas toujours. En 1548, les Turcs avaient essayé, dans leur campagne contre la Perse, de transformer l'armement des spahis et de les doter de pistolets (...) ; la tentative
sombra dans le ridicule et les spahis, à Lépante et plus tard encore, restèrent armés d'arcs et de flèches. Ce médiocre exemple montre, à lui seul, la difficulté qu'éprouvent les pays turcs à
suivre leurs adversaires. Sans les divisions de ces derniers, leurs querelles et leurs trahisons, les Turcs n'auraient pas pu, malgré leur discipline, leur fanatisme et l'excellence de leur
cavalerie ou leurs équipages, tenir contre l'Occident. » (p 134)
Eloge du temps long
Fernand Braudel est connu pour avoir popularisé la notion de « temps long ». Dans la conclusion de son ouvrage, il écrit : « Je pense aussi, avec Carlo Levi, que le pays perdu qui
est le vrai sujet de beau roman, Le Christ s'est arrêté à Eboli, s'enfonce dans la nuit des temps. Eboli (...) est sur la côté, près de Salerne, là où la route quitte la mer pour foncer
droit vers la montagne. Le Christ (c'est-à-dire la civilisation, l'équité, la douceur de vivre) n'a pu continuer sa marche vers les hauts pays de Lucanie, jusqu'au village de Gagliano,
« au-dessus des précipices d'argile blanche », au creux de versants sans herbe, sans arbres. Là, de pauvres cafoni sont mis en coupe réglée, comme toujours, par les nouveaux
privilégiés du temps présent : le pharmacien, le médecin, l'instituteur, toutes personnes que le paysan évite, qu'il craint, avec qui il biaise... Vendettas, brigandages, économies, outils
primitifs sont ici chez eux. Un émigré peut revenir d'Amérique dans un village presque abandonné, porteur de mille nouveautés étrangères, d'outils merveilleux : il ne changera rien à cet univers
archaïque, muré en lui-même. Ce visage profond de la Méditerrannée, je doute que, sans l'oeil du géographe (du voyageur ou du romancier), on puisse en saisir les vrais contours, les réalités
oppressives. » (p 516). Il le souligne de façon encore plus explicite plus loin : « Dans l'explication historique telle que je la vois, à mes risques et périls, c'est toujours le temps
long qui finit par l'emporter. » (p 520)
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