Présentation

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recommander

Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /Oct /2006 13:42

JUDET Pierre, Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse, Editions Charles Léopold Mayer, Paris, 2005

 

 

            Malgré les nombreuses critiques dont j’ai truffé la conclusion de cette note, on ne peut que recommander la lecture de cet ouvrage : il est aisé à lire pour les non-économistes ; il présente de façon synthétique un certain nombre de données complexes ; il pousse, par son optimisme, à l’action.

            Après avoir effectué un rapide historique de la notion de développement, l’auteur revient ensuite sur les différents paradigmes de développement qui se mettent en place à partir du 19e siècle. Les modèles basés exclusivement sur l’agriculture ou sur l’industrie échouent. Les grandes exploitations tout comme les complexes industriels sautant les générations sont généralement porteurs d’échecs. De même, les économies fragiles ayant une grande ouverture sur l’extérieure se trouvent sur un terrain glissant et la situation argentine en 2001 est venue le rappeler alors même que ce pays était félicité par les institutions financières internationales que sont le FMI et la Banque mondiale.

            Pour l’auteur, une protection de l’économie des pays en voie de développement constitue une des solutions pour assurer un développement pérenne. Par ailleurs, celui-ci doit être axé dans un premier temps sur la petite agriculture, celle des petits domaines mixant aussi bien cultures vivrières que d’exportation. Puis, à l’aide des recettes procurées sur le marché extérieur, ces changes doivent permettre d’acquérir des spécialisations dans tel ou tel domaine, de préférence où existe déjà une tradition en la matière. Mais une seule carte est nécessairement illusoire pour assurer une rentrée d’argent permanente. Il faut donc diversifier les pôles de compétence. Pour cela, l’investissement le plus rentable de nos jours réside dans un effort considérable de formation. Dans les années 1950, de nombreux experts n’auraient pas parié un dollar sur les perspectives économiques de la Corée du Sud. Pourtant, ce pays s’est développé de manière bien plus considérable que des pays d’Afrique noire avec, pourtant, beaucoup moins de matières premières que certains d’entre eux.

            Cet effort de formation permet en effet de bénéficier de cadres à même de posséder le discernement pour choisir les filières d’avenir. D’autre part, ce sont également ces technocrates, ingénieurs, enseignants qui fourniront la richesse première du pays dans le sens où leurs savoirs, perpétuellement en devenir (s’ils accomplissent une formation qui soit le plus souvent possible « permanente »), se dévalueront moins vite que tel secteur ou telle matière première. Or, lorsque l’auteur évoque justement la facilité que certains pays ont à jouer de leur rente, il souligne à juste titre la malédiction que cela représente pour bon nombre d’entre eux. Il met en évidence que cela n’est pas nouveau puisque l’Espagne a été « victime » de l’or trouvé dans les Amériques. Dans le même temps, les Pays-Bas, sans matières premières ont peu à peu pris le dessus sur la puissance impériale.

            L’auteur rappelle alors par des chiffres le déclassement, au cours des dernières décennies, de l’Afrique dans les échanges commerciaux. Cela l’amène à évoquer l’aide publique au développement dont il ne peut que constater que celle-ci est, assez souvent, inefficace. Le cercle vicieux de la dette est alors mentionné même si l’accent porte trop sur la responsabilité des banques privées occidentales et pas assez sur celle des gouvernements qui ont prêté sans se soucier de la rentabilité de l’argent accordé, parfois à des dictateurs pour leur confort personnel d’ailleurs.

            Pierre Judet stigmatise la responsabilité des industriels européens sur la question de la propriété intellectuelle lorsque celle-ci empêche les progrès dans la couverture médicale des pays pauvres (et l’exemple du sida est particulièrement frappant).

            L’auteur rappelle, contre le pessimisme ambiant, que les questions de la faim, du manque de ressources, de la population n’ont pas abouti aux catastrophes annoncées. En outre, si de graves carences perdurent dans tous les domaines, les solutions n’ont que partiellement à être trouvées puisque on connaît déjà la majorité d’entre elles. Ainsi, la faim n’est-elle souvent que la conséquence de politiques nationales désastreuses. L’Inde est autosuffisante mais de nombreuses régions connaissent encore la faim du fait de l’incurie administrative et du manque de solidarité.

            Là où nous ne suivrons pas l’auteur, c’est sur la question du développement durable. Son optimisme va trop loin. Il n’est qu’à constater la hausse brutale des événements écologiques graves qui se sont multipliés au cours des dernières années pour contester ses prises de position. En outre, si des changements de climat ont, certes, eu lieu bien avant celui que nous sommes en train de vivre (p82), ils n’étaient pas le fait des hommes mais de la nature. Or, en un temps « historique » (au double sens du terme : à échelle humaine ; et qui restera dans l’histoire), nous sommes en train de réussir à modifier sensiblement le temps à l’échelle de la planète. De même quand il évoque la disparition d’espèces massives il y a des millions d’années (p81), cela avait une explication extrahumaine (très probablement, le choc d’une météorite avec la terre). Or, celle que nous provoquons actuellement a ceci de particulièrement important : elle est (certes difficilement) réversible.

            Puis, Pierre Judet critique, dans le même sens que le Prix Nobel d’Economie Joseph Stiglitz, les piètres résultats obtenus par la Banque mondiale et le FMI à la fois dans les résultats sur le terrain tout autant que la difficulté, au moins de la seconde institution citée, à se réformer. Or, pour que le développement réussisse, il faut que ces deux grands organismes soient améliorés. De même que de nombreuses institutions satellites de l’ONU telles l’ONUDI ou l’UNESCO.

            Par ailleurs, il recommande également un effort plus conséquent de l’Etat. Ce retour du politique est moins idéologique que nécessaire à lire l’auteur : « A l’ère de la mondialisation, infrastructures, éducation, organisation sociale, stabilité politique deviennent des facteurs essentiels de compétitivité. » (p105).

            On ne suivra pas l’auteur sur la façon avec laquelle il aborde les délocalisations, dans le cas de l’Empire du Milieu. Si celles-ci sont normales dans de nombreux pays, elles auraient dû être assorties de contreparties au niveau de la Chine. Or, ce ne sont pas les travailleurs de ce pays qui ont vu leur salaire augmenter depuis la libéralisation de l’accord multifibres le 1er janvier 2005, mais les intermédiaires.

            Concluant sur la Chine, l’auteur n’éprouve pas le besoin d’indiquer de possibles faiblesses de ce pays. Pourtant, au cours des années 1990, de nombreuses publications portaient sur les dragons et autres tigres asiatiques avant que leur crise ne diminue, de façon considérable, cet intérêt. Or, la corruption, les mauvaises créances des banques, la sous-évaluation du yuan constituent autant de facteurs qui auraient pu être mentionnés.

            Les liens entre l’économique et le politique auraient dû être mieux explicités. De là, il y aurait eu un développement intéressant à lire sur la capacité des pays du Sud à se grouper pour sortir de l’impasse. Or, des initiatives, certes embryonnaires existent en ce sens. Les diplomaties du Brésil en Amérique latine ou de la Chine en Afrique subsaharienne constituaient autant de pistes à mentionner. Les relations Sud-Sud constituent en effet une stratégie dont on s’aperçoit qu’elle est de plus en plus utilisée par les pays en question.

            On regrettera que l’auteur n’aborde pas plus la question des capitaux même si il évoque la crise asiatique de 1997-1998 dont l’origine vient en partie du flight to quality des fonds de pension anglo-saxons.

            On aurait souhaité également qu’il évoque de façon plus explicite le commerce inéquitable entre les pays du Nord et ceux du Sud. On pourrait d’ailleurs dire que le débat sur la Constitution européenne était tronqué dès le début. Comment croire un instant dans un texte qui met en évidence la concurrence alors que la Politique Agricole Commune, nos échanges ACP témoignent du contraire ?

Par DAMIAN974 - Publié dans : L'arrêt public des livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /Oct /2006 13:41

« Les défis de la réconciliation », Alternatives non-violentes, n°137, décembre 2005

 

 

            La nouvelle livraison d’Alternatives non-violentes comporte deux articles particulièrement intéressants. Dans le premier, Isabelle Bartkowiak-Théron relate une expérience de réconciliation au sein d’un township. Devant les carences des services publics de sécurité, les habitants, pauvres, ont décidé de prendre en main un certain nombre de tâches judiciaires en vue de la résolution pacifique de conflits. La sorte de « boîte à outils » qu’ils ont élaborée est d’autant plus intéressante qu’elle semble posséder sa liturgie propre et un caractère impersonnel commun à tout ce qui approche la justice. S’il fallait trouver un seul aspect négatif à cet article, c’est que l’auteur y est trop optimiste sur l’Etat. Si les associations déchargent celui-ci de telle ou telle tâche, cela ne signifie pas nécessairement, loin de là, que son allocation des ressources sera meilleure. La corruption, la prophylaxie gouvernementale désastreuse du sida et la violence noire qui minent le pays, sujets politiquement incorrects, le prouvent.

 

            Le second article est proposé par Philippe Kabongo-Mbaya. A la méthode bien connue de la palabre, il souhaite que des politologues et des acteurs de l’action politique lui substituent dans certains cas la pratique de bujilanga. Celle-ci est une alliance interethnique fondée sur un pacte de fraternité et de non-agression réciproque. Cet article est réellement original et ne constitue pas une énième complainte reportant la faute uniquement sur la colonisation. L’historicité des frontières étant là, c’est la sagesse de l’auteur que de la prendre en compte et de réfléchir autrement à la diminution de la conflictualité que l’impérialisme européen a, entre autres, apporté.

 

Par DAMIAN974 - Publié dans : L'arrêt public des livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /Oct /2006 13:40

ASGARALLY Issa, L’interculturel ou la guerre, Port Louis, 2005-12-20

 

 

            Issa Asgarally, philosophe mauricien, livre un nouvel ouvrage avec L’interculturel ou la guerre. Ce court essai, facile à lire, s’attache à mettre en valeur les vertus de l’interculturel. Plus riche et ouvert vers l’autre que la notion de multiculturalité, l’interculturel consiste en cet effort quotidien pour le vivre ensemble ou encore, selon le mot de l’auteur, « en un désenclavement des cultures ». Cet ouvrage refuse le choc des civilisations prophétisé au milieu des années 1990 par un universitaire américain très connu, Samuel Huntington. Il lui substitue une vision où le lecteur est directement appelé à reconnaître la culture de l’autre dans sa richesse, sa différence. Ce mouvement sera d’autant plus enrichissant qu’il lui permettra, en retour, de mieux comprendre sa culture propre.

            L’auteur rappelle que, par deux fois au cours de ces quarante dernières années, des tensions interconfessionnelles ont éclaté à Maurice, en 1968 et en 1999. Présenté souvent comme un pays modèle, c’est un mérite supplémentaire de l’auteur de mettre les pieds dans le plat et de souligner que la paix se gagne tous les jours, par les discours et les actes de chaque être en faveur de l’interculturalité, donc d’une meilleure prise en compte de l’autre. Un des plus grands auteurs français actuels, Jean-Marie-Gustave Le Clézio, ne dit pas autre chose dans sa préface : « Le pacifisme, à Maurice, n’est pas une idée intellectuelle, ni un luxe de philosophe. Il est une absolue nécessité. »

 

            Certes, il faut noter un « dérapage » quand l’auteur compare Le choc des civilisations écrit par Samuel Huntington en 1996 à Mein Kampf d’Adolf Hitler de 1924. On peut également regretter le catalogue trop fourni de lectures alors que se centrer sur quelques livres ou quelques œuvres auraient peut-être mieux mis en valeur son propos.

            Néanmoins, on ne peut qu’encourager le lecteur à parcourir cet essai qui est d’autant plus prospectif que nos sociétés sont amenées à être de plus en plus multiculturelles.

 

Par DAMIAN974 - Publié dans : L'arrêt public des livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /Oct /2006 13:38

MASSOUD Sediqa (avec HACHEMI Chékéba et COLOMBANI Marie-Françoise), Pour l’amour de Massoud, XO Editions, Paris, 2005

 

 

            Quatre ans après l’assassinat de son mari, Sadiqa Massoud retrace (avec l’aide de deux journalistes) son enfance en Afghanistan et son mariage puis sa vie avec le commandant Massoud. Ce dernier, chef de l’Alliance du Nord, a d’abord combattu les communistes locaux. Puis, à partir de 1979, ces derniers ayant reçu l’aide des Soviétiques, Massoud prend la tête des moudjahidin du Nord du pays qui luttent contre cette intrusion étrangère. Ce conflit va durer une dizaine d’années. Il sera particulièrement cruel. Les récits donnés par Sadiqa l’attestent.

            Au grand dam du commandant Massoud, l’entente entre les différentes ethnies afghanes se dégrade, une fois les Soviétiques partis, en 1989. La guerre civile s’installe peu à peu et les pays voisins l’attisent : le Tadjikistan en soutenant Massoud, le Pakistan en soutenant Hekmatyar, l’Iran en aidant les Hazaras. Cependant, les services secrets pakistanais ayant compris qu’ils ne soutenaient pas la personne la mieux à même d’étendre son pouvoir sur tout ce pays, changent de stratégie et décident de soutenir les talibans. S’ensuit alors une aggravation de la guerre civile. Alors que Massoud pense avoir marqué un point important dans la reconnaissance internationale de son action en étant reçu par le Parlement européen, début 2001, les talibans se vengeront en envoyant deux kamikazes le tuer, le 9 septembre 2001.

            Pour les lecteurs qui ont apprécié les livres de Christophe de Ponfilly sur ce pays, cet ouvrage est à recommander. Sadiqa revient même sur les actes de cruauté accomplis par les soldats de son mari lors de leur entrée à Kaboul ou encore les raisons de son alliance temporaire avec Hekmatyar. Cependant, ce témoignage ne doit cependant pas être considéré comme un essai géopolitique. Sa mise en perspective des événements est sommaire. Néanmoins, là n’était pas l’enjeu de l’ouvrage. Et le vécu qui ressort de ces pages n’en demeure pas moins un document d’autant plus précieux que nous oublions à nouveau la situation difficile dans laquelle se trouve encore l’Afghanistan, pays paradisiaque… au début des années 1970 selon Sadiqa (« Imaginez ce qui peut exister de plus doux au monde comme paysage et vous aurez une idée de l’endroit où j’ai grandi. », p25).

 

 

Par DAMIAN974 - Publié dans : L'arrêt public des livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /Oct /2006 13:36

KHADRA Yasmina, Les sirènes de Bagdad, Julliard, Paris, 2006

 

 

Au départ, comment ne pas témoigner d’une certaine déception ? C’est donc cela, le style de cet écrivain que l’on encense ici et là ? Puis, la déception passée et avec la progression dans le roman, il faut bien avouer que le lecteur se laisse prendre. Le style est certes moins bon que prévu, mais il est vif et alerte. Il témoigne bien de la maturation de la violence chez le héros. En effet, le début de l’ouvrage se déroule à Beyrouth. Le personnage principal se trouve depuis quelques temps dans la capitale libanaise et il doit attendre le bon moment pour s’envoler pour l’Occident et y accomplir sa mission. Il n’éprouve pour les habitants de cette ville que détestation :

« Je suis arrivé à Beyrouth, il y a trois semaines, plus d’un an après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. J’ai perçu sa mauvaise foi dès que le taxi m’a déposé sur le trottoir. Son deuil n’est que de façade, sa mémoire une vieille passoire pourrie ; d’emblée, je l’ai détestée. » (p8).

 

 

Ce mépris est réitéré plus loin :

« Beyrouth est une affaire bâclée ; son martyre est feint, ses larmes sont de crocodile -  je la hais de toutes mes forces, pour ses sursauts d’orgueil qui n’ont pas plus de cran que de la suite dans les idées, pour son cul entre deux chaises, tantôt arabes quand les caisses sont vides, tantôt occidentale lorsque les complots sont payants. » (p9).

 

 

            Le cœur de l’ouvrage n’est pas là, mais on y vient. En effet, l’identité et la culture sont deux grands axes de cette œuvre et Beyrouth, la ville multiculturelle est critiquée par le narrateur pour ne pas prendre parti.

            Dans l’hôtel où il attend depuis des jours, les consignes qui doivent lui parvenir, il rencontre un professeur avec qui il a cette conversation :

« - La cohabitation n’est plus possible. Ils ne nous aiment pas, et nous ne supportons plus leur arrogance. Chacun doit vivre dans son camp, en tournant définitivement le dos à l’autre. Sauf qu’avant de dresser le grand mur, nous allons leur infliger une bonne raclée pour le mal qu’ils nous ont fait. Il est impératif qu’ils sachent que la lâcheté n’a jamais été notre patience, mais leur vacherie.

- Et qui vaincra ?

- Celui qui n’a pas grand-chose à perdre. » (pp. 18-9)

 

 

            La seconde phase du récit commence. Suite à un flash-back, le narrateur relate son enfance en Irak. Il raconte sa vie pauvre, mais relativement heureuse, dans un village perdu de son pays. Il ne cache pas que les conditions sous Saddam étaient mauvaises :

« Avant, les débats tournaient autour du pot. Les sbires de Saddam veillaient au grain. Pour un mot déplacé, toute la famille était déportée ; les charniers et les gibets poussaient à tout bout de champ. » (p40)

 

 

            Néanmoins, il porte l’essentiel de son argumentation sur ce que l’invasion des Américains va changer en Irak.

            Il montre que, suite à la chute puis à la mort du dictateur Saddam Hussein, les langues se délient dans son village.

            Il fait dire à un des villageois les raison qui ont poussé les Américains à intervenir en Irak. Tout d’abord, le régime husseinien « était à deux doigts de disposer pleinement de sa souveraineté : l’arme nucléaire ». Deuxièmement, « L’Irak était la seule force militaire capable de tenir tête à Israël. » (p44).

            Il souligne avec pertinence que les jeunes de Kafr Karam, le village où le narrateur grandit, voient leur sentiment de culpabilité grandir, tant il ne se passe rien dans les environs de leur bourgade, contrairement à tout ce qu’ils peuvent entendre sur tant d’autres localités de leur pays :

« Et ce sentiment qui nous excluait quelque part de l’Histoire se muait, de silence en expectative, en un véritable cas de conscience. Si les vieux semblaient s’en accomoder, les jeunes de Kafr Karam le vivaient très mal. » (p56)

            Puis, il se produit la première irruption de l’Histoire dans l’histoire du village. Un jour, il faut emmener d’urgence un enfant à un dispensaire puisque celui-ci s’est coupé et qu’il perd beaucoup de sang. Or, le narrateur est désigné pour mener la personne souffrante ainsi que son père au centre de soins. Sur la route, un barrage américain les oblige à s’arrêter. Suite à une bavure d’un GI, l’enfant est assassiné.

Comment réagit le village à l’annonce de cette nouvelle ? :

« Il s’agissait d’un horrible et vulgaire accident et les gens n’arrivaient pas à se décider : Souleyman était-il un martyr ou un pauvre bougre qui s’était trouvé au mauvais moment au moment endroit ?... Les Anciens appelaient à l’apaisement. Nul n’est infaillible, disaient-ils. Le colonel américain était sincèrement désolé. Son unique tort : il n’aurait pas dû parler d’argent au ferronnier. A Kafr Karam, on ne parle jamais d’argent à quelqu’un qui porte le deuil. » (p80)

           

            Néanmoins, dans le café du village, les jeunes commencent à ne plus supporter de ne rien faire, alors que nombre de leurs compatriotes meurent chaque jour sous les balles de l’occupant américain. L’auteur relate alors une conversation entre deux jeunes, dans le troquet :

« - Des impies sont en train d’assujettir des musulmans, d’avilir nos notables et de jeter leurs héros dans des cages aux folles où des pouffiasses en treillis leur tirent les  oreilles et les testicules en se faisant photographier pour la postérité… Qu’est-ce qu’il attend, Dieu, pour leur rentrer dedans ? Depuis le temps qu’ils le narguent chez Lui, dans Ses temples sacrés et dans le cœur de ses Fidèles. Pourquoi ne bouge-t-il pas le petit doigt pendant que ces fumiers bombardent nos souks et nos fêtes, abattent nos gens comme des chiens à chaque coin de rue ? Où sont donc passés Ses oiseaux d’Ababill qui réduisirent en pâture les armadas ennemies de naguère fonçant sur les terres bénies à dos d’éléphant ? Je reviens de Bagdad, mon cher Haroun. Je t’épargne les détails. Nous sommes seuls au monde. (…)

- Tu t’attendais à quoi crétin ? tonna Yacine.

Tous les regards se déportèrent sur Yacine.

Ce dernier posa ses mains sur ses hanches et dévisagea le blasphémateur avec mépris.

- Tu t’attendais à quoi, grande gueule ? Hein ?... Que le Seigneur s’amène sur son cheval blanc, burnous au vent, pour croiser le fer avec ces avortons ?... Nous sommes Sa colère, fulmina-t-il. » (pp. 91-92)

 

 

            L’auteur poursuit sa description du pourrissement des liens à l’intérieur du village en écrivant :

« Kafr Karam subissait les plus graves malentendus de son histoire. Les silences et soumissions cumulées à travers les âges et les régimes despotiques remontaient à la surface, pareils aux cadavres enfouis dans la vase du fleuve et qui, las de croupir au fond des eaux troubles, remontent en surface choquer les vivants… » (p99).

 

 

            Puis, second élément de violence qui frappe encore plus le narrateur, pourtant très peu attiré par la séduction qu’entraîne celle-ci chez quelques-uns de ses camarades, le bombardement des Américains, par erreur d’un mariage, qui entraîne la mort d’une vingtaine de personnes au moins, dont une grande majorité de femmes et d’enfants.

            Mais le troisième élément, celui qui porte au point de non-retour la considération du narrateur sur l’invasion américaine se produit lors de cette scène :

 

 

« Les soldats sortirent le vieux. Je ne l’avais vu dans un état pareil. Avec son slip défraîchi qui lui arrivait jusqu’aux genoux et son tricot de peau usé jusqu’à la trame, sa détresse dépassait les bornes. Il était la misère en marche, l’offense dans sa muflerie absolue. Laissez-moi me rhabiller, gémissait-il. Y a mes enfants. C’est pas bien ce que vous faîtes. Sa voix chevrotante remplissait le corridor d’une peine inconcevable. Ma mère tentait de marcher devant lui, de nous épargner sa nudité. Ses yeux affolés nous imploraient, nous suppliaient de nous détourner. Je ne pouvais pas me détourner. J’étais hypnotisé par le spectacle qu’ils m’offraient tous les deux. Je ne voyais même pas ces brutes qui les encadraient. Je ne voyais que cette mère éperdue, et ce père efflanqué au slip avachi, au bras ballant au regard sinistré qui titubait sous les ruades. Dans un ultime sursaut, il pivota sur ses talons et tenta de retourner dans sa chambre mettre sa robe. Et le coup partit… Crosse ou poing, quelle différence ? Le coup parti, le sort en fut jeté. Mon père tomba à la renverse, son misérable tricot sur la figure, le ventre décharné, fripé, grisâtre comme celui d’un poisson crevé… et je vis, tandis que l’honneur de la famille se répandait par terre, je vis ce qu’il ne me fallait surtout pas voir, ce qu’un fils digne, respectable, ce qu’un Bédouin authentique ne doit jamais voir – cette chose ramollie, repoussante, avilissante ; ce terrible interdit, tu, sacrilège : le pénis de mon père rouler sur le côté, les testicules par-dessus le cul… Le bout du rouleau ! Après cela, il n’y a rien, un vide infini, une chute interminable, le néant… Toutes les mythologies tribales, toutes les légendes du monde, toutes les étoiles du ciel venaient de perdre leur éclat. (…) Un Occidental ne peut pas comprendre, ne peut pas soupçonner l’étendue du désastre. Pour moi, voir le sexe de mon géniteur, c’était ramener mon existence entière, mes valeurs et mes scrupules, ma fierté et ma singularité à une grossière fulgurance pornographique – les portes de l’enfer m’auraient été infiniment moins clémentes ! … J’étais fini. » (pp. 116-7).

           

            Suite à cet évènement, l’auteur est bien décidé :

« Les Bédouins, aussi démunis soient-ils, ne badinaient pas avec le sens de l’honneur. L’offense se devait d’être lavée dans le sang, seule lessive autorisée pour garder son amour-propre. » (p150)

            Il se rend donc à Bagdad afin de contacter les réseaux de résistants à l’occupation américaine. Au début, il choisit d’aller vivre chez sa sœur. Cependant, il se rend compte qu’elle vit avec un homme sans être marié :

« Farah était de l’histoire ancienne. Je l’avais chassée de mon esprit, sitôt que je l’avais quittée. Elle n’était qu’un succube, une putain ; elle n’avait plus de place dans ma vie. Dans la tradition ancestrale, lorsqu’un proche dévoyait, il était systématiquement exclu de notre communauté. Quand c’était une fille qui fautait, le rejet n’en était que plus expéditif. » (p159)

 

           

            Alors, il passe de longues journées à traîner dans les rues, à s’occuper d’abord de sa survie, tant les autres enfants des rues n’hésitent pas à le voler s’ils le voient en possession de la moindre chose qui puisse être mangée ou revendue.

            Le narrateur met alors en évidence quelques points culturels où il se sent très loin de la vision du monde des occupants :

« Nous tous, ici, moi et les autres, et les mendiants qui gueusent dans la rue, savons parfaitement ce que cet outrage signifie… Pas le GI. Il ne peut pas mesurer l’ampleur du sacrilège. Il ne sait même pas ce que c’est, un sacrilège. Dans son monde à lui, on expédie les parents dans des asiles de vieillards et on les y oublie comme le cadet de ses soucis ; on traite sa mère de vieille peau et son géniteur de connard… » (p193)

            Il retrouve son cousin, par hasard, dans une rue de Bagdad, qui lui sauve la vie, tant son état de dégradation physique et psychique est avancé. Au cours d’une de ses conversations, il lui fait dire :

« Rappelle-toi ces peuples qui ont protesté contre la guerre préventive, ces millions de gens qui ont marché à Madrid, Rome, Paris, Tokyo, en Amérique du Sud, en Asie. Tous étaient et sont encore de notre côté. Ils ont été plus nombreux à nous soutenir que dans les pays arabes. » (p 203).

 

 

            Enfin, il arrive à se mettre en relation avec un groupe de « terroriste » ou de « résistant » qu’il a connu autrefois, dans son village. Néanmoins, les relations avec le sous-chef ne sont pas bonnes. Une fois, suite à une fusillade dans laquelle son groupe est pris, son sous-chef le met sous une pression psychologique telle que le narrateur lâche le nom de son cousin qui l’a hébergé quelques temps à Bagdad. Or, cette personne et le sous-chef ne peuvent pas se supporter. Ce dernier « profite » de cet aveu pour assassiner son ennemi en indiquant que ce ne peut qu’être que lui qui a révélé la présence de son groupe à la police. Or, quelques jours plus tard, le vrai dénonciateur est arrêté et il lâche, lors de son interrogatoire :

« J’étais là quand tu as descendu Mohammed Sohbi le syndicaliste, raconta le mouchard écarlate de rage. J’étais dans la voiture qui l’attendait au bas de l’immeuble. Et je t’ai vu lui tirer dans le dos tandis qu’il sortait de la cage d’escalier. Dans le dos. Lâchement. Espèce de traître, avorton, assassin ! Si j’avais les mains libres, je te boufferais tout cru. T’es juste bon à tirer dans le dos et à déguerpir comme un lapin. Et après tu te prends pour un héros et tu roules des mécaniques sur place. Si l’Irak devait être défendu par des lâches dans ton genre, autant le laisser aux chiens et aux vauriens. » (p254).

            Du coup, le narrateur se sent encore plus culpabilisé d’avoir lâché le nom de son cousin à son sous-chef tout en éprouvant pour ce dernier une haine encore plus considérable :

« Le fantôme d’Omar était devenu mon animal de compagnie, mon chagrin itinérant, mon ivresse et ma folie. Je n’avais qu’à baisser les paupières pour qu’il remplisse mon esprit, qu’à les rouvrir pour qu’il occulte le reste du monde. Il n’y avait plus que lui et moi au monde. Nous étions le monde. » (p257).

            En outre, sa détermination à accepter un attentat-suicide grandit. Néanmoins, il lui faut encore accepter de nombreuses semaines d’attente et cela lui est insupportable. Lorsqu’une fois, il indique à son sous-chef qu’il veut y aller, ce dernier lui rétorque : « Tu fais la chaîne comme tout le monde, me rétorqua Yacine. Et tu attends ton tour. » (p258), montrant ainsi l’immense réservoir d’attentats suicides à venir.

 

 

            Enfin, il est sélectionné pour participer à une mission qui n’est pas comme les autres. C’est pourquoi, il doit faire de nombreux tests médicaux dans un hôtel de Beyrouth qu’il a gagné après de nombreuses journées d’expédition. Nous nous retrouvons donc au début du livre. Dans cet hôtel, il voit à nouveau le professeur mentionné au début du livre. Ce dernier explique pourquoi, lui qui était pro-occidental, est passé, en quelques années, à l’autre extrême :

« D’habitude, à l’université [d’Amsterdam] où je me produisais, la salle était archicomble… Ce jour-là, de nombreux sièges étaient vides. Les gens qui avaient fait le déplacement étaient là pour voir de près la bête immonde. Ils portaient la haine sur leur figure. Je n’étais plus le Dr Jalal, leur allié, celui qui défendait leurs valeurs et l’idée qu’ils se faisaient de la démocratie. Tout ça, à la poubelle. A leurs yeux, je n’étais qu’un Arabe, le portrait craché de l’Arabe assassin du cinéaste. Ils avaient radicalement changé, eux, les précurseurs de la modernité, les plus tolérants, les plus émancipés des Européens. Les voici qui arboraient leur tendance raciste comme un trophée. » (p280).

            Il se fait inoculer un virus pour le répandre à Londres, dans les endroits publics, virus qui a déjà été inoculé à d’autres volontaires. Le Dr Jalal lui dit qu’il ne le laissera pas faire. Alors le héros le tue. Ce qu’il a dans le corps, doit, une fois à maturation, être très pathogène et entraîner une mort rapide de tous ceux qui entreront en contact avec les personnes contaminées. Quant aux Musulmans qui ont produit ce virus, ils ont la charge de diffuser le vaccin contre ce virus à tous leurs proches et seulement eux.

            Cependant, une fois à l’aéroport, il refuse finalement de prendre l’avion et se fait abattre. Pourquoi refuse-t-il au dernier moment d’embarquer, alors que sa motivation paraissait conséquente pendant une très longue partie du livre ? Le narrateur l’exprime ainsi :

 

 

« Pourtant, de tous mes souvenirs, ce sont les plus récents qui sont les plus nets. Cette dame, à l’aéroport, qui interrogeait le cadran de son téléphone ; ce futur papa qui ne savait où donner de la tête tant il était heureux ; et ce couple de jeunes Européens en train de s’embrasser. Ils mériteraient de vivre mille ans. Je n’ai pas le droit de contester leurs baisers, de bousculer leurs rêves, de brusquer leurs attentes. Qu’ai-je fait de mon destin, moi ? » (p336).

 

 

Un très bon livre. A recommander.

Par DAMIAN974 - Publié dans : L'arrêt public des livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 18 octobre 2006 3 18 /10 /Oct /2006 08:52

MANEA Norman, Le retour du hooligan. Une vie, Traduit du roumain par Nicolas Véron. Avec la collaboration d’Odile Serre, Editions du Seuil, Paris, 2006

 

 

Alors que l’on vient juste d’attribuer le Prix Nobel de Littérature à Orhan Pamuk, certains réclament, pour les années à venir, que cette récompense soit décernée à Norman Manea. Juif roumain de Bucovine, cet homme a été déporté de 1941 à 1945 dans un camp de Transnistrie, dont il est ressorti à l’âge de neuf ans. Puis, il lui faut rapidement affronter la dictature communiste en Roumanie. Il ne décide de partir de son pays qu’en 1988. Dans son ouvrage, Le retour du hooligan. Une vie., Norman Manea choisit de retracer quelques moments de sa vie et sur sa décision de revenir en Roumanie pour quelques jours.

 

 

Tout d’abord, on peut se demander pourquoi cet auteur roumain choisit de s’identifier, lui, l’intellectuel, à un hooligan. Il explicite ce point :

 

 

« Hooligan ? Qu’est-ce qu’un hooligan ? Un déraciné, un non-aligné, un marginal ? Un exilé ? Ou la définition qu’en donne le Oxford Dictionnary of the English Language ? « The name of an Irish family in South East London conspicuous for ruffianism » ? Un personnage du roman d’Eliade, Les hooligans, affirme qu’ « il y a seul début fertile dans la vie : l’expérience hooliganique ». En d’autres termes, la rébellion, le culte de la mort, « les milices et les sections d’assaut, les légions et les armées du monde présent, […] unies surtout par le destin qui les attend, la mort côte à côte », « des régiments parfaitement et également intoxiqués par un mythe collectif ». (p35).

Il fait également référence à l’œuvre parue en 1934 « Comment je suis devenu un hooligan » de Mihail Sebastian. Ce dernier, juif, n’hésite pas à se ranger du côté des forces de droite en Roumanie, ouvertement antisémite et qui facilitent l’arrivée au pouvoir des légions de fer emmenées par Ion Antonescu. L’auteur rappelle d’ailleurs les écrits du Conducator de l’Etat romain, le 6 septembre 1941 : « Ce n’est pas un combat contre les esclaves, mais contre les Juifs. C’est une lutte à mort. Ou nous vaincrons et le monde sera purifié, ou ils vaincront et nous deviendrons des esclaves ». (p262).

 

 

Sur ce sujet, il livre ce passage :

 

 

« Rebeca avait assisté, elle aussi, aux tirades du cousin Ariel sur Sebastian, lequel brandissait l’emblème du hooligan contre tous, y compris ses coreligionnaires qui l’avaient attaqué.

« C’est son droit ! Mais la mort ? Comment pactiser avec la mort ? », s’emportait Ariel. « Du fait qu’il ne veut pas offenser son mentor, le si délicat Sebastian accepte sa préface, c’est-à-dire sa sentence de mort ? Et il répond aux hooligans en poussant la politesse jusqu’à se déclarer hooligan lui-même. De l’ironie ? Grand bien lui fasse ! Mais la Mort… le culte de la Mort ? L’extase de la Mort, le froid et les ténèbres de la mort ? Ce ne sont plus des facéties ! Iosif Hechter Sebastian le sait trop bien. L’ironie, même l’ironie n’opère plus. Le hooligan légionnaire, héros de la Mort, sacralisé par la magie de la Mort ? Monsieur Sebastian l’athée, l’assimilé, ne peut ignorer ce que cela signifie ! »

La tante Rebecca expliquait au tout nouveau communiste de treize ans que j’étais alors : « Nous cultivons la vie, pas la mort ! »La vie proclamée par la Torah, encore et toujours, unique, irremplaçable, inestimable… » (p92).

 

 

L’extrait ci-dessus est à rapprocher du fameux passage de Leonardo Sciascia paru dans Heures d’Espagne :

 

 

            Dans l’université paranymphe, on célèbre la fête de la race. Il y a l’évêque, le gouverneur civil, la femme de Franco. La salle est pleine  de militaires et de phalangistes. Le général Millan Astray parle : il qualifie le pays basque et la Catalogne de cancers dans le corps de la nation, que le fascisme saura extirper sans pitié. Du fond de la salle, quelqu’un cria : « viva la muerte ! » D’autres cris s’élevèrent, à la gloire de l’Espagne une, grande et libre. Puis Unanumo parle : «  Vous me connaissez tous et vous savez que je ne peux demeurer silencieux. Se taire équivaut parfois à mentir. Le silence peut être interprété comme une approbation. Alors, je veux commenter le discours, si on peut l’appeler ainsi, du général Millan Astray. Oublions l’affront personnel  implicite dans sa violente sortie contre les Basques et les Catalans. Personnellement, comme vous le savez fort bien, je suis né à Bilbao. L’évêque, que cela lui plaise ou non est  un Catalan de Barcelone. Et maintenant, j’entends un cri nécrophile et insensé : « Vive la mort ! » Moi qui ai passé ma vie à  forger des paradoxes qui suscitaient la colère  de ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire en tant qu’orfèvre en la matière, que ce paradoxe barbare me répugne. Le général Millan Astray est un invalide. Ceci dit sans aucune intention de le diminuer. C’est un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais aujourd’hui, malheureusement, il y trop d’invalides en Espagne. Et il y en aura encore plus bientôt si Dieu ne nous vient pas en aide. L’idée de penser que ce sera le général Millan Astray qui aura la haute main sur la psychologie de masse m’est une douleur. Quand un mutilé n’a pas la grandeur spirituelle de Cervantès, ordinairement, il trouve un soulagement macabre à provoquer des mutilations autour de lui.

 

Le général l’interrompit en criant : « A bas l’intelligence ! Vive la mort ! » ce qui lui valut  une longue et frénétique acclamation. Mais Unanumo ne se tut pas : « Cette université est le temple de l’intelligence et j’en suis le grand prêtre. Vous êtes en train de profaner cette enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous avez la force vitale. Mais vous ne convaincrez pas. Car, pour convaincre, vous devez  persuader. Et pour persuader, il faut justement ce qui vous manque : la raison et le droit dans la lutte... »

 

 

Pour ce qui est de son expérience concentrationnaire, il en dit peu, mais la nomme L’Initiation. Cependant, il commence de réfléchir sur la notion de la langue, seul espace où il se sent véritablement libre. En effet, l’espace, que ce soit en camp ou en Roumanie, est le lieu de l’aliénation.

« Devais-je demeurer là où m’était apparue, à neuf ans, la magie des mots, dans la langue où je renaissais chaque jour ? Je savais maintenant que la résurrection pouvait s’interrompre subitement, du jour au lendemain, sinon d’un instant à l’autre. » (p166).

Il remet constamment en cause ses impressions et formule : « L’orgueil sans limites d’appeler liberté ma captivité, de m’imaginer citoyen d’une langue et non d’un pays ! » (p209).

 

 

Puis, sur les débuts du communisme en Roumanie, il indique : « C’est en 1986 seulement que devint évident ce qui aurait dû l’être quarante ans plus tôt, à l’époque où je m’abritais encore sous la couverture verte des contes : la terreur communiste ne s’était pas substituée mais ajoutée à celle qui l’avait précédée. »

 

 

Il évoque ensuite les quelques temps où il a fait partie du système :

 

 

« Etait-ce un privilège que de vivre, en quelques années seulement, et à un âge encore jeune, une expérience que d’autres ont prolongée jusqu’à la vieillesse ? Réunions, exclusions, délations. Les rituels, la dilatation intense de l’ego dominateur, puis sa contraction dans le corps massifié de la collectivité. Les nominations, la technique du secret, la vanité des honneurs : d’autres ont connu tout cela plus largement et plus profondément, à des degrés infiniment plus glorieux ou plus tragiques. Le moment que j’ai vécu dans cette salle que je dominais depuis la tribune rouge, tous les participants de ce grand jeu utopique devenu inquisitorial l’ont aussi vécu. On est immuablement mis en demeure de choisir entre les identités qui vous composent et se disputent votre moi, non seulement le moi qu’exige l’ultimatum de l’instant, mais encore celui que l’on est vraiment. L’être humain continue, bien au-delà de l’enfance, de la puberté, de l’adolescence, à éprouver sa multiplicité potentielle. Je n’étais pas chargé de famille, je n’avais pas de profession, je ne courais pas les mêmes risques, réels, que le renégat politique. Mes dilemmes, pour autant, n’avaient rien de frivole, rien n’est frivole à l’adolescence – nous ne savons d’ailleurs même pas quand elle s’achève. » (pp. 182-3).

 

 

Il assume aussi une certaine désinvolture vis-à-vis des agissements du régime, au moins dans un premier temps :

 

 

« Mon souci principal était de se tenir à l’écart de la sphère publique, d’être un simple « ingénieur » rémunéré pour son simple travail, diurne ou nocturne, rien de plus. Le jour avait ma jeunesse, la ville était vivante, colorée, électrisée par la spirituelle vivacité méridionale, l’été était éternel, comme Juliette. » (p233).

 

 

Puis, dans le même ordre d’idée :

 

 

« J’étais jeune et je me prenais pour un vieux sage, autorisé à ignorer la Colonie Pénitentiaire et ses détenus, politiques ou non. Ma tête résonnait d’écrits littéraires et politiques, révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mystiques et progressistes, ainsi qu’il seyait à quelqu’un comme moi, mais en fait rien ne m’intéressait. L’histoire collective m’ennuyait, l’histoire individuelle jouait à contretemps, ici, à cette terrasse où je buvais du vin, mangeais de l’esturgeon et fumais des Papastratos, plus soucieux des silhouettes de la journée que de la maladie du camarade Gheorgiu-Dej et des changements qui pourraient en résulter pour le pays, et plus absorbé par Juliette et les Juliettes alentour que par la désastreuse guerre du Vietnam. Je tentais de fuir, dans le picaresque d’une profession qui m’était étrangère, l’Histoire et ma propre histoire. J’étais avide de connaître ces inconnus que je croisais, les monts et les mers qui me réservaient un accueil triomphal, les livres qui attendaient mes questions. Je ne voulais plus être impliqué dans le malheur du monde ! Pas même dans celui de mon entourage immédiat. J’étais vieux et fatigué, et j’étais insolemment jeune, grisé par mes appétits et mes incertitudes. » (pp. 234-5).

 

 

Il décrit le jeu de dupes qui s’instaure de plus en plus profondément entre ses compatriotes, et entre ses coreligionnaires lors de certains moments de « communion populaire » :

 

 

« Il est difficile d’oublier les fêtes religieuses juives des derniers temps de l’Etat communiste athée, les tables couvertes de mets traditionnels, le vin d’Israël. Les paroissiens d’honneur à côté des officiels du Parti et parmi les invités capitalistes venus de l’étranger. La nuit se distinguait des autres nuits en ce qu’elle consacrait l’art du Bonimenteur, qui aurait aussi bien pu être ministre des Travaux publics, ou de l’Information, ou de l’Industrie.

Le système tolérait, voire encourageait ce genre de spectacles, non seulement pour étourdir l’étranger, peu habitué à cette extravagante « liberté » communiste, mais aussi pour enregistrer les noms, les visages, les paroles des participants. Le luxe de la contradiction, sous la surveillance des mouchards déguisés en paroissiens ou en leurs adversaires athées. Et on pouvait observer bien des choses : la coopération ambiguë, et mutuellement avantageuse, entre les maîtres fourbes et leurs esclaves encore plus fourbes, qui servaient simultanément deux maîtres, ou davantage… tout en jouant leur rôle de concitoyens obéissants, arborant leurs propres visages en guise de masques. » (p314).

 

 

Lorsque son père se fait arrêter, il essaie d’expliquer la « pertinence » de sa privation de liberté pour le système totalitaire en ces termes :

« Moins connue [que les procès standard], mais non moins douloureuse était la zone « grise » des accusations, apolitiques en apparence, mais nécessairement politiques en réalité. La fatalité de la terreur pouvait s’abattre sur n’importe qui, n’importe quand, n’importe où, et pour n’importe quelle raison. » (p205).

 

 

Puis, il mentionne les effets de cet emprisonnement sur son père :

« Au camp de travail de Periprava, le fardeau des jours et des nuits était encore aggravé par l’humiliation : elle était en train de détruire le détenu en face de moi. Le comptable devenu directeur socialiste, puis détenu socialiste, n’avait ni le détachement des philosophes, ni le pragmatisme des commerçants, professions censées se partager la faveur du peuple élu. (…)) L’humiliation lui était, je le savais bien, plus pénible que le travail, plus rude que la joie de nos retrouvailles. Il n’avait jamais su s’affranchir des conventions de la dignité. La dignité, ce onzième commandement, confirmait à ses yeux tous les autres, plaçant sous sa tutelle son existence entière ! Il n’était pas capable d’ignorer l’offense, ni de la considérer avec humour. » (p204).

 

 

Puis, plus loin :

 

 

« Le hurlement de la sentinelle le fit se lever en un éclair, et rejoindre aussitôt la file des uniformes soudain jaillis autour de lui. Je réussis à la voir encore une fois, son colis sous le bras, au milieu de ses camarades de plomb, eux aussi avec leur colis sous le bras. Malheureux pantins manipulés par la peur de commettre quelque erreur ! La rapidité avec laquelle ils s’étaient tous mis  en rangs, tels des robots prêts à se désintégrer sur commande, devant els deux brutes armées, noya mes espoirs de le revoir jamais.

Je le revis pourtant. Contrairement à tant de terribles mises en scène socialistes, qui ne furent jamais annulées ou le furent trop tard, le modeste procès de mon père fut rejugé, et la sentence ramenée de cinq ans aux dix mois déjà purgés au camp de Periprava au moment du procès en appel. Une réduction de peine, et non la révocation de l’abjecte sentence : l’Etat socialiste continuait ainsi d’user de l’ « erreur judiciaire » pour ne pas indemniser le prisonnier qui demeurait, d’ailleurs, sa propriété. » (p210).

 

 

A sa sortie de prison, son père n’en a pas terminé avec la surveillance du parti :

 

 

« Et si je l’avais questionné sur l’agent de la Securitate qui le harcela toutes les semaines, l’année suivant sa sortie de Periprava, alors qu’il avait eu toutes les peines du monde à retrouver un obscur emploi, afin qu’il accepte de travailler pour eux, et sur la résistance muette, calme et ferme qu’il opposa jusqu’à ce que les limiers finissent par se lasser, il aurait répondu de la même façon : « A quoi bon parler de tout cela ? A quoi bon ? ». (p218).

 

 

Quant aux passages sur sa mère, ils sont également très sensibles :

 

 

« Le moindre imprévu dans la vie de son mari, de son fils, de n’importe quel membre de la famille proche ou éloignée annonçait l’imminente Catastrophe dont elle guettait, fébrile, les signes avant-coureurs. Comme si la plus dévouée des mères et des épouses était inadaptée à la fonction de mère et d’épouse, comme si son extrême implication dans le quotidien avait pour seul but d’éviter de regarder en face sa carence profonde, essentielle, qui ne trouvait d’apaisement que dans la mystique. » (p 250).

 

 

On pourra lire aussi :

 

 

« Je me blindais dans mon dégoût, tout en sachant ne pas pouvoir échapper à son univers écartelé et possessif. A force d’être tournée vers tout le monde, sa bonté devenait un égoïsme tranchant, intraitable. Elle semblait punir ses proches, en torturant et en les torturant, pour n’avoir pas su récompenser son martyre spectaculaire, son dévouement absolu.

Cette tyrannie affective m’était intolérable, elle était pour moi la maladie du ghetto. La griffe gantée de velours et de soie réapparaissait lorsqu’on y était le moins préparé. Même libéré du ghetto, je n’ai pu me libérer d’elle.

Lorsque enfin elle se rassérénait, elle retrouvait sa tolérance, son humour, sa douceur. Mais cette accalmie, ce fléchissement, semblaient paradoxalement, fonder ses angoisses, ses grandes scènes de désespoir de la veille. Sa sérénité conférait rétrospectivement un étrange et obscur fondement à son déséquilibre antérieur. Il n’y avait pas en elle, comme on aurait pu le croire, deux êtres différents, mais les deux moitiés d’un tout inconfortable et contradictoire. Comme si elle n’avait pu exister qu’en incarnant deux façons d’être opposées, des contraires aussi incapables de se dissocier que de dicter leur loi à sa vie d’angoisse et de tourment. Et c’est dans sa vulnérabilité même qu’elle puisait son énergie mystérieuse et ancestrale. .. » (pp.253-4).

 

 

Son style est peuplé des références les plus littéraires. Ainsi rappelle-t-il ce que disait l’auteur de Salambô en le mâtinant de culture juive : « Tu te rappelles de ce que disait Flaubert ? A prêcher longtemps le bien, on finit par mourir idiot. L’idiot de la famille Flaubert savait ce qu’il disait… Des sermons pour changer le monde ? Non, je ne suis pas idiot à ce point. Je prêche non pas pour changer les autres, mais pour me changer moi-même disait un rabbin. » (pp. 34-35).

Il fait souvent référence à Cioran, à Kafka, à Joyce et il pousse même « l’idolâtrie » jusqu’à effectuer sa demande de visa pour l’Occident le jour où le héros de Ulysse, Léopold Bloom part : « J’avais repoussé ma décision jusqu’à l’extrême limite, jusqu’au Bloomsday : le jour de mes cinquante ans, où j’étais à mon tour devenu Léopold Bloom. Le départ signifiait-il le retour à cette « maladie du ghetto » dont j’avais toujours voulu me protéger. Aucun retour n’est possible, pas même le retour au ghetto. (…) Bien après minuit, une fois les invités [de ma cérémonie d’adieux] partis, je jetai un regard trouble sur mes ongles. Des ongles d’enfants, des doigts d’enfant, des mains d’enfant. Ils me paraissaient incapables de résister à une nouvelle naissance. » (pp. 166-7).

 

 

 

Il cultive son style de cynique névrosé avec des phrases telles que : « Dans les contes, on appelle amour cette comédie des erreurs dont nous semblons tous avoir besoin. » (p80).            Plus loin également, on relèvera : « La souffrance ne nous rend ni meilleurs, ni héroïques. La souffrance, comme tout ce qui est humain, corrompt, et la souffrance exhibée en public corrompt irrémédiablement. Mais on  ne peut renoncer à l’honneur d’être insulté, non plus qu’à l’honneur de l’exil. » (p 289). Faut-il y voir une intériorisation du chapitre 53 d’Isaïe et du passage sur le serviteur souffrant ? Je pense qu’il ne faut pas aller chercher aussi loin chez un Juif aussi peu pratiquant que Norman Manea.

 

 

Il a longtemps retardé son exil en Roumanie parce qu’il sait ne pas y être apprécié par de nombreuses personnes. Il sait l’antisémitisme de ses compatriotes, même si, parfois, il ne se rend pas compte de la dégradation du climat envers la communauté juive. Ainsi ne comprend-il pas, lorsque, enfin revenu au pays en 1997, pourquoi telle communauté ne met plus de plaque devant son local depuis quelques temps. Le rabbin lui apprend que celle-ci était constamment brisée par des antisémites locaux.

Il est également peu apprécié du fait d’un article qu’il a écrit sur la proximité de Mircea Eliade avec les légions de fer roumaines. Or, dans la Roumanie post-communiste, de nombreux auteurs locaux sont adulés sans recul sur leur vie :

 

 

 « Je m’empresse, en revanche, de répondre que je n’ai jamais porté de jugement public sur l’œuvre littéraire ou scientifique d’Eliade ! Ni la littérature, ni la science ne se jugent selon des critères moraux, et il n’était question ni de littérature, ni de science dans mon blasphème anti-Eliade ! La fumeuse ignore ma réponse et sa lance dans une longue plaidoirie pour la « redécouverte de l’œuvre, d’importance universelle, de Mircea Eliade ». (p412).

 

 

On ne saurait que vivement recommander cet ouvrage. Certes, les pages qui portent sur le retour en Roumanie, soit le dernier tiers du livre, sont moins intéressantes. Néanmoins, même celles-ci donnent à découvrir les déconvenues de l’après communisme et une société en perte de repères. Un des livres les plus considérables que j’ai eu la chance de parcourir ces derniers mois.

Par DAMIAN974 - Publié dans : L'arrêt public des livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 18 octobre 2006 3 18 /10 /Oct /2006 07:22

Joseph Rotblat ou l’incarnation du mot de François Rabelais :

« science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

 

            Si 2005 a été déclarée année de la physique, nous venons de voir s’éteindre un de ses représentants les plus éclairés en la personne de Joseph Rotblat. Eminent physicien, il fait la connaissance de quelques-uns des plus éminents scientifiques du siècle, Niels Bohr ou encore Dick Feynman. Pourtant, c’est en qualité de « militant associatif » qu’il rencontre personnellement un homme qu’il admire : Albert Einstein. Les deux hommes se retrouvent dans leur combat pour la paix. C’est également dans ce domaine qu’il reçoit les distinctions qui le feront connaître le plus au grand public. En effet, Joseph Rotblat reçoit en 1995 le Prix Nobel de la Paix, attribué conjointement au Mouvement Pugwash dont il fut un des plus infatigables hérauts.

 

De la physique nucléaire au projet Manhattan

 

Né en 1908 à Varsovie, il reste en Pologne jusqu’à l’âge de trente ans. Là, il a la possibilité d’aller passer un an à l’université de Liverpool aux côtés du professeur James Chadwick, qui vient alors de recevoir le Prix Nobel de Physique pour avoir prouvé l’existence des neutrons. L’invasion de la Pologne par Adolf Hitler le 1er septembre 1939, le décide à prolonger ses recherches en physique nucléaire en Angleterre. Sa femme, malade, reste en Pologne et il n’aura des nouvelles d’elles que jusqu’en 1941, où elle est arrêtée par les nazis, déportée et trouvera la mort dans un camp de concentration. Si le gouvernement anglais lui cache la nouvelle jusqu’en 1945 (alors qu’il le sait depuis quatre ans), il tentera en revanche de tout faire, à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale pour lui permettre de retrouver d’autres membres de sa famille, échappés du ghetto de Varsovie, et de les faire venir en Angleterre autour de lui.

C’est également en 1939 que la découverte de la fission nucléaire se produit. L’entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale en 1941 précipite l’utilisation militaire des possibilités du nucléaire. Ce pays, au contraire du régime hitlérien qui se concentre sur les V1 et V2, développe ses recherches pour mettre au point une bombe atomique : le projet Manhattan de Los Alamos au Nouveau-Mexique est l’aboutissement de cette volonté.

Joseph Rotblat, pour avoir été un des premiers à s’intéresser aussi profondément aux travaux sur la fission nucléaire, se retrouve au cœur de cette aventure à partir de février 1944. Il fait rapidement partie des scientifiques qui réfléchissent à la portée de leurs travaux et sur leur moralité, même s’il est, dans le même temps, convaincu que la barbarie nazie justifie cet avantage technologique qui pourra être décisif dans la guerre.

Cependant, il est le seul scientifique à quitter son poste au projet Manhattan pour des raisons de conscience en décembre 1944, c’est-à-dire plus de huit mois avant les deux explosions d’Hiroshima et de Nagasaki. Il se justifie en montrant qu’il vient d’apprendre que, les Allemands ayant abandonné leur programme nucléaire, le seul danger qui reste réside dans le Japon, un pays qui a beaucoup moins les capacités nucléaires de fabriquer la bombe que le régime hitlérien. Il se rend également compte, après un dîner avec le général Leslie Groves qui dirige le projet Manhattan qu’il existe un agenda caché : Los Alamos doit également servir aux Etats-Unis à acquérir une supériorité militaire décisive sur l’Union soviétique. Suite à son « abandon de poste », on essaie alors de le faire passer pour un agent russe.

 

Engagement professionnel et associatif contre les armes atomiques

 

A la fin de la guerre, il concentre ses recherches nucléaires sur les applications qui peuvent être faites dans le domaine de la médecine. Il travaille notamment sur les retombées des explosions atomiques et notamment du strontium-90 sur le corps humain.

Parallèlement et dès 1946, il créé l’Association britannique des scientifiques spécialisés dans le nucléaire (British Atomic Scientists Association, BASA). Si cette association est nettement plus petite que la célèbre Fédération des scientifiques américains (Federation of American Scientists, FAS), elle pose les bases d’un débat public sur les dangers du nucléaire. La BASA recrute dans son conseil d’administration des scientifiques éminents penchant tout aussi bien du côté travailliste, libéral que conservateur. Elle s’efforce d’être non-politique pour rassembler le plus grand nombre de gens dans sa réflexion. En 1957 cependant, certains des membres les plus célèbres de cette association critiquent fortement la prise de position que sa direction prend en condamnant les dangers des retombées de strontium-90 lors des essais nucléaires. En effet, Joseph Rotblat démontre que les essais nucléaires réalisés par l’armée américaine à l’atoll de Bikini en 1954 ont des conséquences néfastes sur les êtres humains. Il n’hésite pas à l’écrire dans un article pour le grand public au grand dam des officiels qui souhaitent que tout ce qui concerne l’énergie nucléaire demeure un secret d’Etat. La BASA ne s’en remettra pas. Deux ans plus tard, elle est dissoute. Si plusieurs des grands physiciens britanniques avaient joué un rôle important, tels Harrie Massey, Nevill Mott, Rudolph Peierls ou encore GP Thomson, c’est avant tout Rotblat qui en était le moteur.

 

Le Manifeste Russell-Einstein

 

Dans le même temps, Rotblat se joint aux efforts de Bertrand Russell, Prix Nobel de Littérature en 1950. Il prend la présidence du fameux Manifeste Einstein-Russell signé le 23 décembre 1954, signé également par d’autres scientifiques éminents souvent Prix Nobel. Ce texte appelle les scientifiques du monde entier à se réunir régulièrement pour discuter des problèmes posés par l’avancement de leurs travaux pour le devenir de l’humanité. Il fait également partie des membres fondateurs de la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (Campaign for Nuclear Disarmament), lancé en 1958 et dont il est brièvement dans le comité exécutif.

 

Les Conférences Pugwash

 

Ce long combat ne constituait en quelque sorte qu’une préparation au grand œuvre de Rotblat qui lance en 1957, avec le soutien financier de l’industriel canadien-américain, Cyrus Eaton, la Pugwash Conference on Science and World Affairs, qui s’est tenu précisément dans le village de Pugwash en Nouvelle-Ecosse.

Les conférences se sont alors tenues annuellement avec plus d’une centaine de participants à chaque fois qui rassemblaient le gratin de la physique mondiale, notamment de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Elles éviteront de faire trop de publicité et seront, de ce fait, peu connues. Cependant, leurs travaux constitueront le socle d’un bon nombre de traités internationaux comme le Traité Partiel d’Interdiction des Essais nucléaires en 1963 (conclu entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique et qui empêche tout essai atomique sous l’eau, dans l’atmosphère et dans l’espace) ou encore en 1972, à la fois la Convention sur les Armes Biologiques mais également le Traité Anti-Ballistique (ABM).

Celles-ci seront critiquées du fait qu’elles ne font aucune distinction entre les deux blocs. Les Etats-Unis interdiront d’ailleurs pendant quelques années la venue sur leur territoire de Joseph Rotblat jusqu’en 1964, à la fois pour cette raison mais également du fait que le physicien avait quitté Los Alamos sans avertir les services de sécurité.

Rotblat est secrétaire de l’association durant seize ans, entre sa création et 1973, puis président de la branche britannique de 1978 à 1988 avant de devenir président du mouvement Pugwash au niveau mondial de 1988à 1997.

 

Une reconnaissance largement reconnue

 

L’attribution du Prix Nobel de la Paix en 1995 au Mouvement Pugwash et à Joseph Rotblat signera à la fois une sorte de reconnaissance du travail accompli au cours de la Guerre Froide tout comme un symbole pour le cinquantième anniversaire d’Hiroshima et de Nagasaki. Il constituait également l’occasion de critiquer la reprise des essais nucléaires par le président français nouvellement élu, Jacques Chirac.

La hauteur de sa stature morale a été soulignée aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest. En 1992, il reçoit avec Hans Bethe le prix de la Paix Einstein. Mikhail Gorbatchev reconnaîtra que les publications de Pugwash (dont Rotblat a été un des auteurs les plus prolifiques) l’ont amené à mieux prendre conscience de certains problèmes nucléaire et ainsi à apaiser la course aux armements.

Parmi ses très nombreux écrits, un des plus célèbres restera son discours lors de la réception du Prix Nobel de la Paix en 1995 où il dénonce les dangers des armes nucléaires. Il appelle également les puissances nucléaires à abandonner leurs stratégies de la guerre froide et invite ses collègues scientifiques à se rappeler leurs responsabilités envers l’humanité. Puis, il cite la dernière phrase du Manifeste Einstein-Russell : « Nous faisons un appel en tant qu’êtres humains vers les autres êtres humains. Souvenez-vous de votre humanité et oubliez le reste. Si vous y parvenez, un nouveau paradis est ouvert, sinon, vous risquez l’anéantissement universel ».

 

            Suite à son Prix Nobel de la Paix, conscient de la notoriété que cela lui avait apporté, il élargit son spectre d’intervention et en appelle personnellement à la clémence du président israélien Weizman envers Mordechai Vanunu qui avait livré plus de dix ans auparavant au Sunday Times que son pays détenait des armes nucléaires. Enfin, signe de sa difficulté à se faire accepter par l’establishment, ce n’est qu’en 1998 que la reine d’Angleterre l’anoblira.

            En 2005, le mouvement Pugwash compte 4 bureaux (à Rome, à Londres, à Paris, à Washington), plus de quarante pays où il a des branches locales. Cependant, il ne compte qu’une poignée de salariés et il a de la peine à voir sa cause mise au sommet de l’agenda tant le nucléaire demeure un domaine stratégique et secret.

 

Sources :

La rubrique Carnet du Guardian du Telegraph, de BBC News, du Monde,  tous en date du 2 septembre 2005.

Le site internet du Prix Nobel, www.nobelprize.org

Le site du Mouvement Pugwash, www.pugwash.org

 

Par DAMIAN974 - Publié dans : choosepeace
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 18 octobre 2006 3 18 /10 /Oct /2006 07:13

L’Hexagone de civilisation de Dieter Senghaas

 

 

 

            Traumatisée par la Seconde Guerre mondiale, la société ouest-allemande s’est beaucoup intéressée aux travaux sur la paix. En effet, il y a beaucoup de publications et de chercheurs sur cette thématique, outre-Rhin. Cependant, comme l’a déploré récemment Harald Müller, ceux-ci ne sont pas ou peu connus aux Etats-Unis, ce qui minore de beaucoup la portée de leurs écrits. On pourrait faire la même remarque au sujet de la France. Un passage sur un moteur de recherche internet connu (google pour ne pas le nommer) montre le peu de pages francophones consacrées aux travaux des meilleurs universitaires sur la paix que sont : Erst-Otto Czempiel, Dieter Senghaas, Lothar Brock pour ne citer que les plus connus.

 

            Nous allons revenir en particulier ici sur le second cité. Dieter Senghaas est né en 1940. Au cours de ses études, il est très influencé par Karl Deutsch (connu pour ses travaux sur la théorie de la communication) et Johan Galtung (un des plus grands penseurs de la paix dans le monde). En 1967, il est un des co-fondateurs du Hessischen Stiftung für Friedens-und Konfliktforschung (HSFK) de Francfort. Il reste pendant onze ans dans cette ville avant d’être nommé en 1978 à l’université de Brême où il reste jusqu’à sa retraite, en 2004.

 

            Il se fait très vite connaître par des livres où il théorise le développement et critique la définition « négative » de la paix (ce mot étant considéré comme l’absence de guerre). A celle-ci et à la suite de Johan Galtung, il ajoute un caractère positif (justice sociale) et évoque également de façon complémentaire, la violence structurelle qui se produit dans des sociétés pourtant dites en paix. Au cours des années 1970, il travaille donc beaucoup sur les rapports de dépendance entre les pays puissants et ceux qui sont à leur périphérie.     La décennie suivante, il lance des recherches avec Ulrich Menzel à la suite des travaux d’Immanuel Wallerstein, un autre théoricien de la dépendance.

 

            Dieter Senghaas effectue durant les années 1980 des études sur les pays de l’OCDE. Il constate que ces sociétés sont pluralistes, donc qu’elles comportent un certain nombre d’intérêts divergents et d’identités différentes. Elles ont donc un potentiel de conflictualité assez élevé.

 

            Or, comme l’explique Wolfgang Hein, pour joindre ses travaux économiques évoqués dernièrement et ses recherches sur la paix, Dieter Senghaas, reprend la thèse développée par Norbert Elias : le processus de civilisation (die Zivilisierung). Il expose cette idée en 1988 dans l’ouvrage Konfliktformationen im internationalen System.

 

            C’est le processus de civilisation qui permet aux sociétés, sur le temps long, de vivre de façon pacifique. C’est la compréhension des peuples que sans coexistence des intérêts et des identités, on arrive à la guerre, qui les pousse à accepter des relations pacifiées entre eux.

 

Pour Senghaas, le processus de civilisation constitue la condition préalable à la paix. Cependant, cette découverte ne nous apporte pas beaucoup sur les conditions de la paix.

 

            Six ans plus tard, Dieter Senghaas propose une réponse dans son ouvrage Wohin driftet die Welt ? (Où dérive le monde ?). Il y expose notamment son concept-clé qui sera beaucoup discuté en Allemagne : « l’Hexagone de civilisation ».

 

            L’objet de cet article est de présenter un bref aperçu de cet Hexagone. Il s’agira dans un second temps d’analyser les réactions déclenchées par ce modèle.

 

 

           

 


I L’Hexagone de civilisation

 

 

Dieter Senghaas a identifié six éléments complémentaires et obligatoires qui caractérisent une paix durable par le biais de l’Hexagone de civilisation.

 

 

Par DAMIAN974 - Publié dans : choosepeace
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 5 janvier 2006 4 05 /01 /Jan /2006 07:58
Choses lues

 

 

            Je paraphrase Hugo volontairement. En effet, il me semble particulièrement intéressant de laisser parler les petits Sénoufos du village de Fodio. J’ai ainsi élaboré un petit recueil de tout ce que j’avais pu lire dans les cahiers de classe. J’ai corrigé les fautes d’orthographe et parfois le style quand celui-ci devenait trop incompréhensible. Ces phrases peuvent sembler nues, dépourvues de commentaires. Cependant, j’ai considéré qu’elles étaient assez explicites en elles-mêmes. Elles complètent quelques-uns des propos tenus dans d’autres chapitres.

 

            « Un jour, j’ai quitté la danse alors que ma mère était malade. Mon papa a commencé à me frapper, ensuite il m’a chassé de la maison. Voilà pourquoi si ma mère est malade, je ne sors pas. »

 

            « Pendant les congés de Noël, nous, les élèves, avions organisé un convoi de Korhogo à Boundiali. Le convoi était la nuit à vingt deux heures. A la sortie de Kyo, les policiers nous ont arrêtés. Ils ont pris les pièces de la voiture. Nous leur avons pardonné. Ils nous ont libéré ensuite. C’était le même problème à Tarato. Donc, nous avons fait un mauvais voyage. Enfin nous sommes arrivés à une heure du matin. C’est pourquoi je n’aimerais plus voyager la nuit. »

 

            « Le premier de l’an 1999, quand je me suis réveillé, mon père m’a dit d’aller chercher un porc chez mon oncle dans un village voisin. Quand je suis arrivé, il m’a dit de l’attendre, est allé attraper le porc et ensuite me l’a donné. J’ai pris la route du village. J’étais content car c’était pour la fête. »

 

            J’ai relevé d’autre part un formidable vivier de phrases dans un exercice demandé par Maria, future professeur et membre de notre groupe. Il peut paraître stérile d’apporter d’autant d’importance à de tels détails. Cependant lorsqu’on demande à des enfants de huit dix ans de construire trois phrases, on peut alors déterminer quelque peu l’univers psychologique de l’enfant. J’ai voulu voir dans ces exercices quelque chose de quasiment poétique. Cela peut sembler risible et pourtant j’ai aimé leur simplicité. Dans deux ou trois décennies, le contenu aura certainement considérablement changé. En écrivant cela, il me semble que je fais œuvre de mémoire. En effet, je suis le témoin d’une société qui est en passe de vivre dans un temps diachronique alors qu’il n’avait été que synchronique jusqu’alors. Ainsi, bon nombre de constructions notées portent les stigmates du progrès. Par contre d’autres témoignent encore d’un quotidien immuable.

 

1)  Ce matin, maman pile du mil.

Cet enfant rentre dans la case.

Le berger marche doucement en brousse.

 

2)   Mon frère est lent, il pile le matin.

Les joueurs jouent sur le terrain.

Cet enfant est beau.

 

3)   Mariam va au marché à neuf heures.

René va demain au champ.

Maman fait le café avec du nescafé.

 

4)   Hier, ils ont dansé la danse traditionnelle.

Il y a une machine dans le village.

Le forgeron tape fort le fer.

 

5)   Le vieux lion rugit la nuit.

J’irai au champ.

La fillette danse le corps souple.

 

6)   Je dois prendre du café ce matin.

Mariam est allée à l’école.

Lucie parle mal aux enfants.

 

7)   Mariam va à l’école

René vient à midi.

Maman prend de l’eau rapidement.

 

8)   René mange à huit heures.

Nous allons au champ.

Le chien aboie très mal.

 

9)   Les enfants vont à l’école le matin.

Le chat mange dans le cour.

Cet élève travaille bien.

 

10)   Quelle heure est-il ?

Je vais partir demain.

Je vais au cinéma.

Je fais mes exercices facilement.

 

11)   Ils ont tapé le balafon aujourd’hui.

Les élèves jouent dans la cour.

Yao joue bien.

 

12)   Il  a construit la maison hier.

Ali va au marché.

Le professeur écrit bien.

 

13)   Il est dedans.

Alane s’amuse bien.

Ali vient d’arriver hier.

 

14)   La marmite est au feu.

Le forgeron va aux champs.

Le chat marche dans la cour.

 

15)   Le chien mange aujourd’hui.

Mon frère est dans la cour.

Le village est beau.

 

16)   Le chien mange du riz à midi

Papa chante à l’église.

La fille danse bien.

           

Encore une fois, il faut se garder d’accorder trop d’importance à cet exercice. Cependant, quelques traits reviennent avec récurrence. Ainsi, la référence à la famille et au monde animal constitue six fois le sujet de la phrase. On peut aussi noter l’importance de l’école qui revient une fois de moins que les thèmes précités. Puis les élèves ont accordé une attention égale aux travaux des champs et à la danse. Enfin, la référence à  la vie moderne n’est citée qu’une seule fois lorsque l’un d’entre eux déclare au n°10 : Je vais au cinéma.

Ce petit échantillon est trop réducteur pour que l’on puisse en tirer une conclusion générale. Néanmoins, il s’avère intéressant dans la mesure où il reflète des préoccupations toutes autres que celles des écoliers français. On peut aussi s’interroger sur la validité de ce que j’avance pourtant timidement à partir du moment où quelques phrases montrent des signes évidents de copiage. Celui-ci est d’ailleurs inévitable du fait de la densité des élèves en classe.

Je remarque aussi que notre venue ne les a guère inspiré puisqu’elle ne représente le sujet qu’une seule phrase lorsque « l’écolier  n°13 » parle de l’amusement d’Alane, prénom qu’il n’arrive pas, d’ailleurs, à orthographier correctement.

 

            Je me suis aussi particulièrement intéressé à un autre exercice demandé par Maria. Elle exigeait en effet dans le cadre de l’apprentissage de l’argumentation que se élèves dressent un portrait « moral » d’un ami proche en expliquant d’où venait cette amitié.

Pour des raisons de place je me suis abstenu de recopier la quinzaine de travaux que j’ai pu lire. Cependant certains arguments avaient une fréquence telle qu’il m’a paru intéressant de les faire figurer ici.

Avant tout, le type idéal de l’ami représente souvent un modèle de vertu ou presque. Ainsi, celui-ci a naturellement un bon comportement, aide ses amis… Si ces qualités ne m’ont pas surpris outre mesure, d’autres représentaient des attitudes plus « africaines ». J’ai pu constater à quel point le respect des « vieux » imprègne les mentalités. Il revient dans quasiment toutes les copies. De même la vertu du travail est très importante notamment chez les filles qui considèrent souvent une amie à l’aune de sa capacité à endurer la fatigue. Cette attitude est d’ailleurs souvent assimilée à du courage alors que la perception de ces qualités n’est pas ou n’est plus la même la même dans nos sociétés salariales.

En outre, j’ai pu apprécier à quel point les liens entre les villageois sont beaucoup plus communautaires que dans nos contrées du « vieux monde ». Ainsi, bon nombre d’argumentations reposaient sur une amitié fondée sur l’entraide.

L’aspect extérieur constitue aussi un critère fort important. Certains n’hésitent pas d’ailleurs à souligner que leur ami se nettoie les dents ou a les ongles bien soignés. Il faut noter à quel point le front constitue un moyen de séduction. Dans les descriptions lues, beaucoup se répandent en compliments sur la morphologie frontale de leur camarade.

Par contre, le motif de réussite scolaire ne représente pas une préoccupation puisque je ne l’ai lu que dans un seul texte. Dans la même optique, la richesse n’a été citée qu’une seule fois. L’homogénéité des revenus est telle à Fodio qu’il est difficile de trouver des personnes véritablement aisées. Quelques-unes ont un peu plus de moyen mais cela reste aux yeux d’un « Français moyen » relativement misérable. A titre d’exemple, il n’y a qu’une seule voiture –une 205 déjà bien usagée- pour sept cents habitants… 

Par DAMIAN974 - Publié dans : choosepeace
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Rechercher

Syndication

  • Flux RSS des articles