Dimanche 2 décembre 2007
En juillet 2005, ma compagne et moi nous installons à la Réunion. Trois ou quatre jours après notre arrivée, n'ayant pas de voiture, nous prenons le bus. Naturellement, il est bondé, d'autant plus qu'il s'agit de la ligne 10. Très vite, deux jeunes s'en prennent à nous, en créole, en nous lançant des insultes et en disant : « Z'oreilles, on va vous couper la tête. » Puis, ils se mettent à taper dans le dossier de notre siège de bus. Je les regarde alors sans me démonter, mais ne dis rien. Ils se tranquilisent alors puis repartent de plus belle avec les coups de pieds dans notre siège. Enfin, notre arrêt arrive. J. et moi nous levons. Je les regarde à nouveau et ne leur dis rien. Pendant ce temps, personne, dans le bus, a tenté de leur adresser une quelconque remarque.

Est-ce qu'en métropole, quelqu'un serait intervenu si deux blancs avaient ennuyé des « Réunionnais » dans de pareilles conditions ? Je n'en suis pas sûr. Et puis, ils avaient quinze ans, c'est-à-dire qu'ils « connaissaient » leur impunité.

 

Depuis cet événement, nous n'avions plus d'agression à signaler. Certes, on avait vu, ici ou là, des graffiti « Z'oreil dehors » sur les murs. Néanmoins, il y en avait, malheureusement (!), autant, si ce n'est plus, concernant les Comoriens. Et puis, il y a trois jours, ma compagne, attendait son bus. Or, dans le même temps et à quelques mètres de là, un jeune, désoeuvré, lançait des pétards à la volée. Et puis, ne suscitant certainement pas assez l'attention à son goût, il a envoyé une bouteille de bière vide sur J. Celle-ci s'est écrasée à côté d'elle. Ma compagne aurait été touchée qu'elle aurait pu avoir quelque chose de cassé – et je n'ose penser au projectile atteignant la tête ou le cou. Et puis, ce jeune a continué son manège, tranquille, tandis qu'aucune des autres personnes attendant également le bus, mais se tenant plus loin, ne manifestait un quelconque soutien à ma chérie. Aucune remarque, non plus, adressée à l'adolescent.

Il faut dire que, contrairement à J., les gens qui attendaient au bus, n'ont, pour la plupart, pas d'autre moyen de se déplacer. Cela signifie que, tous les jours, ils devront se coltiner l'éventuelle menace de ce jeune et/ou de ses « dalons » - copains, en créole.

Quant à J., elle ne s'est pas démontée. Elle a appelé la police qui est intervenue une demi-heure après. Et le jeune, sûr de son impunité, était encore là ! Du coup, J. a raté de nombreux bus, mais elle tenait à ce que cet adolescent ne fasse pas la loi. Elle a fait une « main courante » au poste. Néanmoins, elle a quand même été choquée par cette agression gratuite, par ce désoeuvrement

 

Sans vouloir tomber dans la paranoïa, pourquoi ce jeune a-t-il choisi d'envoyer précisément sa bouteille dans la direction de J ? Nous, « z'oreille », renvoyons-nous tant cette image de personne qualifiée, ce que, précisément, cette personne n'est pas (J. apprendra plus tard d'un enseignant du collège qui jouxte l'arrêt de bus, que le jeune est un « ancien » qui s'est fait virer) ? Sa violence est-elle, inconsciemment, une colère contre un savoir qu'il a refusé d'apprendre et qui lui aurait permis de bénéficier d'une autre considération ? Est-elle aussi d'ordre sexuel ? A son âge, il aimerait peut-être séduire une femme. Néanmoins, celle-ci ne la regardant pas, il cherche à attirer son attention, par tous les moyens. Peut-être est-ce aussi le contraire ? Constatant inconsciemment qu'il n'a aucune chance avec J., il lui manifeste sa colère par ce jet.

 

Deux jours après, je descends à pied, comme d'habitude, pour chercher ma fille. Là, je croise une bande de collégiens. Perdu dans mes pensées, j'entends tout de même (mais comment ne pas l'entendre tant il le clame fort) l'un d'eux dire : « Quant est-ce qu'on s'arrache les z'oreilles ? ». J'ai compris trois mètres après que ces propos me visaient. J'ai hésité mais ai préféré ne pas intervenir, ne pas donner d'importance à ces mots d'intolérance. Ce qui m'a ennuyé, c'est le fait qu'un sentiment de violence soit monté en moi. Il me reste donc, du chemin à parcourir sur la voie de la sagesse. Néanmoins, je me suis rassuré en calmant tout de suite l'expression de mon agressivité.

 

L'ennui, c'est que Juliette ne prend plus le bus pour quelques temps. En effet, elle ne souhaite pas subir d'éventuelles représailles de ce jeune. Quant à moi, j'espère que le jeune n'essayera plus de vouloir faire son coq devant ses dalons en me provoquant encore.

 

Il y a plus d'un an, j'ai été sélectionné pour passer un entretien comme « chargé de mission prévention de la délinquance » à la Possession. Je me suis préparé à un tel oral en parcourant quelques documents sur la question de la violence dans l'île. J'ai notamment lu les sources de l'Obsevatoire Départemental de la Délinquance. J'ai alors appris que la criminalité, à la Réunion, était moins importante qu'en métropole. Néanmoins, comme dans l'Hexagone, elle était en forte augmentation, au cours des vingt dernières années. En outre, les chiffres réunionnais étaient supérieurs à ceux de métropole pour ce qui était des agressions physiques. En outre, je crois avoir lu cela dans l'ouvrage de Bernard Rémy intitulé « La délinquance à la Réunion » : les travailleurs de force n'ont pas compris l'évolution du monde dans lequel ils vivaient (et les politiques ne les y ont pas aidé, apparemment). Leur endurance au travail s'est trouvé dévalorisée, au fur et à mesure que la Réunion se modernisait. Cette incompréhension devant des modèles de vie qui changent expliquerait en partie les violences intraconjugales : les hommes ne se sentent plus mis en valeur par leur travail et ne supportent pas toujours que leur concubine rapporte plus d'argent à la maison. Peut-on trouver ici aussi la source des rancoeurs vis-à-vis des métros, qui viennent, bardés de diplômes, occuper des emplois bien payés, sur une île où le taux de chomage est important ?

 

En outre, J et moi avons l'habitude, par souci écologique, de faire le plus de choses possibles à pied, dans une île où tout le monde se déplace en moyens motorisés, sauf quelques écoliers et les pauvres (ce qui fait du monde). Or, l'espace compris entre l'Hôtel Créolia et le collège de Montgaillard est, aux heures de rentrée et de sortie des cours, « l'espace des collégiens ». La preuve en est : les voitures doivent souvent freiner devant les collégiens qui occupent nonchalamment le tiers de la chaussée. En outre, quelques élèves en rupture de scolarité viennent retrouver des dalons. Or, il ne s'agit pas simplement d'échanges, mais aussi de pouvoir symbolique dans le quartier. Qui est le maître ? C'est celui qui rappellera, entre autres, à ceux qui sortent du cadre, qu'il leur faut revenir aux pratiques habituelles (prendre la voiture quand on fait partie de la classe moyenne). Et faire ces remarques, évidemment, de façon agressive.

 

L'Hebdomadaire « Le Point » avait fait paraître une fois un article sur les collèges les plus violents de France. J'avais eu la surprise de constater que celui de Montgaillard était le premier de la liste pour la Réunion (et le quinzième de France environ). Quelques jours après, alors que je conduisais, une bagarre entre de nombreux élèves voyait deux d'entre eux finir sur mon capot. Puis, celui-ci étant certainement trop chaud, le conflit s'était déplacé ailleurs.

C'est comme le 20 décembre. Je rappelle que ce jour est férié, à la Réunion. Il se déroule la « fête kaf » commémorant le jour où, en 1848, Sarda-Garriga octroya la liberté aux esclaves. Or, quelques métros m'ont recommandé de ne pas aller dans certains endroits ce soir-là, de peur se de faire courser par des cafres qui aimeraient régler des comptes à l'histoire. Par deux fois nous n'avons pas pu y aller. Fera-t-on le déplacement cette année ? On verra.

 

Néanmoins, pour finir, je trouve intéressant l'urbanisme dyonisien, puisque les zones de pauvreté sont relativement insérées dans des quartiers plus riches, sauf dans le cas du Chaudron et, dans une moindre mesure, des Camélias. Cette mixité permet, malgré quelques anicroches comme la suivante, de limiter le risque d'explosion sociale, même si ce dernier existe. Je suis même abasourdi qu'il n'y ait toujours pas eu de grève ou de mouvements sociaux à la Réunion tant le coût de la vie est cher, phénomène qui s'aggrave, comme partout, avec la hausse des matières premières. C'est dire le poids du travail au noir ?

 

En tout cas, il me semble que les hommes politiques locaux devraient aborder six points sur ce sujet aux municipales. La première est l'école : celle-ci doit être un lieu de savoir et de respect. La seconde est l'emploi. Sans travail, on est désoeuvré. La troisième est la formation. Tout d'abord, parce qu'un travail peut-être inintéressant et qu'il faut proposer une progression possible à l'employé. Deuxièmement, le monde change et une formation régulière permettrait à l'économie réunionnaise d'être réactive. La quatrième est la sécurité. Il faut être déterminé contre les auteurs de violence. La cinquième est l'interculturel. De nombreuses communautés se fréquentent à la Réunion mais ne se connaissent pas. A cet égard, les fonctionnaires de métropole pourraient recevoir une formation en créole, notamment dans les milieux de l'enseignement. Cela les aiderait à mieux s'intégrer dans la société locale. Enfin, et le lecteur me connaissant un peu me retrouvera, il faut essayer de parler d'une culture de paix. Non, ce n'est pas bon que pour les curés. En effet, quand je pense à l'imaginaire de nombreux jeunes, je constate que celui-ci est peuplé d'images violentes. « Scarface » est la référence d'un certain nombre d'adolescents. Pour d'autres, Johnny Catherine (voir mon article sur ce blog), était une idole... Il existe d'autres moyens de communiquer. Encore faut-il le dire, le répéter et l'encourager !

Par DAMIAN974 - Publié dans : La France, pays multiculturel ?
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