Perdre son temps est souvent utile. En lisant le présent essai, je n'aurais pas pensé en apprendre autant. J'ai emprunté cet ouvrage à la médiathèque pour deux raisons. La première est la paresse : remettre à plus tard la lecture d'autres ouvrages. La seconde réside dans le fait que j'ai toujours fonctionné comme ça : je suis curieux.
Dans cet ouvrage, paru chez Aubier, en 1984, il est question du roi de France Charles IX qui, le 24 janvier 1564, alors âgé de treize ans, entreprend de réaliser un tour de France. Pour tout dire, c'est sa mère Catherine de Médicis, qui l'a poussé à se lancer sur les routes. Les auteurs expliquent, entre autres, une telle entreprise par la raison suivante : « Par les fatigues qu'il occasionne, le voyage, substitut en temps de paix des longues campagnes militaires, confère en effet une irremplaçable expérience que le roi ne pourrait acquérir dans le silence de son cabinet. » (p345).
Catherine de Médicis l'accompagne, ainsi qu'une partie de sa famille, mais aussi plusieurs autres millieurs de personnes par endroits, que sont les agents royaux et autres grandes familles. C'est un véritable tour de France auquel Charles IV se livre puisque, excepté les provinces du Nord-Ouest et du Nord, il se rend aux frontières du royaume.
Des rencontres importantes
La rencontre entre le duc de Savoie Emmanuel-Philibert et le roi de France se passe au mois de juin 1564 à Lyon. Au cours de cette rencontre, on parle, certes, du traité du Cateau-Cambrésis conclu en 1559. Néanmoins, une telle rencontre est aussi « familiale ». En effet, Emmanuel-Philibert a épousé Marguerite de France, soeur d'Henri II. Par conséquent, Charles IX est son neveu par alliance. Or, selon les auteurs, « le mariage princier est la trame de toutes les relations internationales de l'Ancien Régime ». (p88)
A Bayonne, Catherine de Médicis rencontre aussi, du 15 juin au 2 juillet 1565, le duc d'Albe et même Elisabeth, sa fille. Les protestants disent que c'est au cours de cette rencontre que la Saint-Barthélémy aurait été décidée. Cette assertion est difficile à prouver. En revanche, il est certain que, sur le fond, aucune des parties ne cèdera sur les points qui lui sont chers (p91). Enfin, on peut remarque que les querelle des préséances rendent parfois ces rencontres très compliquée. Ainsi, Philippe II n'est-il pas favorable à ce que son épouse puisse voir la protestante Jeanne d'Albret, à la cour de France (p95).
Un voyage mémorable dont le compte-rendu s'attache à effacer certaines choses
Pendant plus de deux ans, le roi est sur les routes. Son cortège est conséquent et c'est souvent un défi logisitique que d'entretenir sa suite. Cela provoque des colères au niveau local, voire même des troubles. En effet, on assiste à une hausse des prix. En outre, certains membres du cortège se livrent à des violences.
Néanmoins, qui dit mémorable, dit, évidemment, une certaine mémoire. Ainsi, Catherine ne rend pas compte de certains événements ou troubles qui se produisent au cours de son trajet. Elle « positive » largement son voyage.
La confiance en soi des souverains
Les auteurs l'écrivent : « A aucun moment, Catherine et son fils n'ont envisagé la possibilité d'annuler leur voyage, de faire marche arrière. La première explication de ce comportement étonnant, c'est Ambroise Paré qui la livre dès le début de son Traité de la peste : la peste est le fléau de Dieu, envoyé sur terre pour punir les hommes, et, "lorsqu'il plaist au Seigneur des Seigneurs, et créateur de toutes choses, user de ses justes jugemens, nulle de ses créatures ne peut éviter sa fureur espouvantable". Or si cette interprétation initiale peut terroriser le commun des mortels, comment un roi de France, oint du Seigneur, pourrait-il se sentir inquiété, au moment même où il est en train de pacifier son royaume et de redonner leur éclat aux pratiques catholiques ? Une autre raison, plus terre-à-terre, confirmerait, dans l'esprit du roi, cette intime conviction : l'épidémie de peste ne serait, pour lui, comme pour nombre de contemporains, qu'une arme de dissuasion destinée à contrecarrer la politique royale, à contraindre la cour à rebrousser chemin et à arrêter l'inspection du royaume; (...) Granvelle note, le 29 avril 1564, que les protestants qui ont tout fait pour rendre impossible "le voyage de Lorraine" oeuvrent maintenant pour faire annuler celui de Lyon [par la peste]". (p149)
Rien de nouveau sous le soleil, donc. En effet, les auteurs poursuivent : « Dès que la peste est reconnue comme telle, s'impose le recours à un modèle idéologique en place depuis la Peste Noire de 1348, fondant une interprétation politique presque indiscutée de l'épidémie. Celle-ci serait provoquée par les agissements d'une minorité qui vomit brutalement ses rancunes. Au 14e siècle, on accusait les juifs et les lépreux ; à Lyon, en mai 1564, on accuse les protestants. » (p 150)
Un pouvoir royal contesté
Lorsqu'il arrive dans les parages de Lyon, le roi voit sa sécurité renforcée. En effet, cette ville comptait, peu avant son arrivée, de très nombreux protestants. Néanmoins, pour préparer au mieux son voyage, le roi et Catherine de Médicis avaient envoyé auparavant des maréchaux de France.
Le voyage comme rétablissement de l'autorité de l'Etat
Les auteurs écrivent : « La mise en question de l'autorité de l'Etat bouleverse les fondements du système politique : le voyage de 1564-1566 est une stratégie, une réponse à la crise politique. » (p169) A cet égard, les essayistes mettent en évidence : « Le premier poste de la gestion épistolaire est celui du maintien de l'ordre public et de l'obéissance. Avec 15,5%, il dépasse de peu l'activité diplomatique (14,1%). La gestion intérieure du royaume vaut 45,1%, soit presque deux fois celle de l'extérieur. » (p 227). En revanche, au sortir de la première guerre de religion, les auteurs constatent, que la gestion épistolaire des souverains met en évidence « le très médiocre poids des problèmes strictement religieux : 3,4% des informations. » (p 227).
Ces efforts ne sont pas vains : « L'efficacité politique du voyage paraît évidente si l'on prend en compte la notable diminution des conflits ouverts. En assurant le retour de Calais à la couronne, celui des otages français contre 120000 couronnes et la liberté du commerce, la paix avec l'Angleterre, signée le 12 avril 1564 à Troyes, constitue un succès diplomatique. Malgré la vive opposition du roi d'Espagne à la politique de tolérance de la reine mère, l'entrevue de Bayonne a lieu : Catherine y défend avec vigueur sont point de vue. Le 29 janvier 1566, l'innocence de l'amiral de Coligny dans le meurtre du duc de Guise est proclamée et deux jours plus tard le cardinal de Lorraine se soumet à l'arrêt du conseil : les deux adversaires s'embrassent publiquement. Le pouvoir central a par ailleurs, par l'édit de Crémieu et les ordonnances de Moulins, accru son emprise sur les villes et projeté une très ambitieuse réforme administrative et judiciaire. L'édit de Roussillon a précisé les clauses de celui d'Amboise.
Le territoire est pacifié : au cours des 27 mois de mobilité du pouvoir suprême, la paix civile a été maintenue et les protagonistes n'ont pas repris les armes. L'abattage du pin d'Aix, où ont été pendus tant de huguenots, sur ordre du roi le 21 octobre 1564, veut manifester ce retour à l'ordre dans l'oubli des luttes fratricides. » (pp. 267-8).
Cependant, les auteurs remarquent des incidents qui « (...) suivent souvent le départ du pouvoir central : cette chronologie révèle la fragilité des effets du passage de la reine mère. » (pp. 270-1)
Le pouvoir symbolique du prince
Les auteurs reviennent sur les différentes moyens utilisés par le roi pour se différencier des nobles et montrer ainsi son « supplément » de souveraineté. Il y a le sacre, le lit de justice, la première entrée du roi dans une de ses villes et les funérailles. En outre, ils évoquent l'appui du clergé et la reconnaissance de la foi catholique par le roi : « Dès que l'occasion lui en est offerte, Charles processionne. (...) Chaque fois, tout le clergé de la ville, ses croix, ses reliques, ses statues de saints accompagnent le roi et une partie de la cour. » (p 299). Ils vont au-delà et écrivent : « On a rarement remarqué à quel point l'entrée, dès son élaboration, est productrice d'ordre. Conservatoire de pratiques anciennes, elle participe à l'édification d'une image de stabilité de la ville et du royaume. Si les élites urbaines acceptent, sans trop protester, cette soumission, c'est bien, au-delà d'un rapport de forces défavorable, qu'elles entendent en retirer quelque bénéfice : la présence du roi confirme une organisation sociale et politique qu'elle légitime. » (p 302). En revanche, « Le peuple en est majoritairement exclu, réduit à regarder le grand spectacle de la hiérarchie sociale. Sa mise à l'écart est parfois même matérialisée par la présence d'un service d'ordre qui évite toute intrusion de la foule au sein du cortège. » (p 303).
Les auteurs notent enfin : « L'idéologie monarchique n'a pas seulement façonné une littérature de l'éloge, qui présenterait le roi à la fois comme un modèle et un miroir : aucune différence majeure n'apparaît entre ces textes et les quelques mémoires personnels qui nous sont parvenus ; ces témoignages ne procèdent donc pas simplement de la servilité mais plutôt d'une intériorisation de l'autorité, qui soumet la perception de l'individu à sa fonction. » (p 328).
Conclusion intéressante
Dans leur introduction, les trois auteurs du présent essai mettaient en évidence le fait que, depuis quelque temps, les souverains aimaient associer des écrivains à leur geste. Ainsi était-il fait mention des deux écrits d'Alvarez et Calvete de Estrella, sur le grand voyage du futur Philippe II à travers l'Allemagne et Pays-Bas de 1548 à 1551. Ils rappellaient également la pratique répandue du voyage, à la même époque, chez d'autres souverains européens : « Sur 829 jours, l'on dénombre 201 journées de déplacement et 628 jours de halte. En d'autres termes, la cour voyage un jour sur quatre. Par une étonnante convergence, ce rapport de un à quatre est déjà celui a été trouvé pour les voyages de Charles Quint (...). » (pp. 17-8)
En conclusion, les auteurs soulignent qu'une telle pratique se fera de plus en rare. Certes, ils notent qu'entre août 1659 et août 1660, Louis XIV réalise son voyage dans le Midi. Néanmoins, il s'agit du dernier déplacement de ce type effectué par un roi de France. Enfin, ils écrivent : « Il n'est pas interdit alors de penser que ce qui doit, à juste titre, provoquer des interrogations réside moins dans la mobilité des rois, qui est consubstantielle à leur pouvoir, que dans son interruption. C'est ici l'innovation qui compte. Sorte de concentration, analogue, si l'on veut, à celle qui s'introduit dans le théâtre, lorsque sont cultivées les règles de l'unité du lieu, du temps et de l'espace tandis que s'efface la profusion des scènes. Ou peut-être révolution, avec ou sans métaphore, comparable à la révolution, dite copernicienne, qui place le soleil au centre du monde. Par-delà une monarchie "médiévale", ou "archaïque", c'est la séquence forte de la monarchie "classique" qui se mettra en place, autour d'un pôle unique et immobile, le roi, ce héros, cet astre. » (p 349)
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