J’ai assisté il y a un mois à la soutenance de thèse de Rachel Mnémosyne, qui portait sur les soldats réunionnais pendant la Grande Guerre. Je n’ai pas vu passer les quatre heures minimales qu’a duré cet oral. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la prédisposition à étudier l’histoire avec Mnémosyne comme nom, puisque chez les Grecs, il s’agit de la déesse de la mémoire.
Tout d’abord, le travail d’historienne a été loué, par les deux co-directeurs de thèse que sont Gilles Morin et Yvan Combeau. Pendant pas moins de six années, Rachel Mnemosyne aura reconstitué le puzzle d’archives disséminées çà et là et qui constitue le socle de sa thèse. Un véritable travail de Romain pourrait-on dire à l’époque de Google où toute recherche semble prendre quelques minutes. La minutie de la reconstitution des faits est d’autant plus à remarquer que ceux-ci sont parfois extrêmement durs à identifier.
Au niveau des références bibliographiques que la doctorante a utilisées, on peut citer les souvenirs de Charles Foucques, les écrits de Prosper Eve et le travail de maîtrise de Michel Geoffroy intitulé Les poilus réunionnais. En ce qui concerne les archives consultés, elle est allée aux Archives Départementales de la Réunion (ADR), au Service d’Histoire de l’Armée de Terre (SHAT), au Centre d’Archives de l’Outre-Mer (CAOM) et à la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On le voit immédiatement, réunir des archives situées à Vincennes, à Paris, à Aix-en Provence et à la Réunion est dispendieux en argent et en temps. En outre, il n’existait aucune liste des Réunionnais ayant participé à la Grande Guerre et c’est le mérite de Mme Mnémosyne que d’avoir essayé d’accomplir cet immense travail et de l’avoir mis sur un CD-ROM. Quant aux sources orales, elle n’a pas pu en disposer puisque le dernier poilu réunionnais est mort en 1997, alors qu’elle a commencé sa thèse en 2000. Elle a constaté cependant que la mémoire orale réunionnaise est peu marquée par la Grande Guerre mais qu’elle l’est beaucoup plus par la grippe espagnole.
Par deux fois, elle a lancé un appel à témoins à la population réunionnaise qui n’a pas abouti à une grande moisson d’informations, puisque trois personnes seulement ont répondu. Si l’on y ajoute les sources qu’elle avait déjà, elle cite le dépouillement de 46 cartes d’Augustin Lauret, 24 cartes de Rodolphe Ducasse, 1 carte de Léon Clain et 23 lettres d’Alfred Isautier.
Elle rappelle qu’il faut beaucoup tenir compte, dans le contexte réunionnais, du fonds iconographique. En effet, à l’époque, les habitants de l’île sont, dans une proportion encore importante qui s’élève à environ 60%, analphabètes. Dans le même temps, les métropolitains sont tous, ou presque, lettrés et les quatre professeurs qui interrogent l’étudiante rappellent que le niveau d’écriture des jeunes gens envoyés au front est souvent d’un bon niveau. Il suffit de lire l’ouvrage « Lettres de poilus », paru il y a quelques années dans l’édition Librio et qui avait connu un succès extraordinaire, pour s’en convaincre.
La première loi militaire sur la conscription à la Réunion date de 1913. En 1914, il y a 50 à 60% d’inaptes dans l’île, notamment du fait de la prégnance de la malaria. En tout, seulement 7% de la population est incorporée. Les soldats réunionnais sont partis en mars 1915 pour la guerre. En tout et pour tout, ils ont été 14355 à participer à ce conflit. Pour un tiers d’entre eux, ils sont restés à Madagascar, afin que les troupes françaises qui se trouvaient dans la Grande île puissent être envoyées dans les tranchées de l’Est. On rappelle que huit millions de Français ont participé à ce conflit. Les Réunionnais sont intégrés aussi bien dans les troupes françaises que coloniales. Quant au retour, il s’étale jusqu’en 1921.
Si la guerre en elle-même n’a fait « que » 1700 morts environ au niveau réunionnais, selon Rachel Mnémosyne, l’impact de ce conflit a été beaucoup plus durement ressenti à travers le prisme de la grippe espagnole qui a provoqué une surmortalité de 7000 personnes.
Yvan Combeau regrette que sa doctorante ait occulté la bande dessinée dans la mémoire actuelle que la Réunion porte sur ce conflit, et il fait référence, ici, à « La grippe coloniale ». Il indique qu’une soutenance de thèse doit être un moment de confrontation intellectuelle important et cite à cet égard les Mémoires de Raymond Aron pour mieux donner la possibilité à ses collègues de critiquer son élève. Il l’a félicité d’avoir évité le jargon, mais aussi de ne pas avoir inclus de socio-histoire, du type Norbert Elias. Il lui demande où elle se situe entre les deux grandes écoles qui se disputent sur la Première Guerre mondiale. Enfin, il lui demande ce qu’elle souhaiterait faire de ses travaux.
Rachel Mnémosyne répond en indiquant qu’elle préfère ne pas se situer, dans le sens où des éléments des deux écoles sont pertinents et qu’elle est plutôt pragmatique que dogmatique. Elle indique vouloir continuer à travailler sur l’Histoire de la Réunion, notamment via la mémoire vivante des Réunionnais d’Indochine.
Jules Maurin souligne avoir été agréablement surpris par les illustrations de la thèse mais regrette que ce fonds iconographique n’ait pas été plus utilisé dans le texte.
Il indique avec force que la Réunion n’avait pas, en 1914, (hormis l’invasion par les Anglais en 1810 et la conquête de Madagascar où l’île française avait joué le rôle de base arrière), de tradition militaire. En effet, pendant longtemps, elle n’a pas eu de conscription car une armée coûte cher. En outre, il n’existe qu’une caserne à la Réunion en 1914, et les autres seront construites très tardivement dans l’île.
Il revient alors sur l’engagement volontaire et se demande s’il faut y voir du patriotisme ou le contraire. En effet, lorsqu’un homme décide de partir à la guerre de lui-même, il choisit son arme, ce qui lui permet d’intégrer par exemple la marine ou l’artillerie qui sont nettement moins dangereuses que l’infanterie.
Jules Maurin ne s’offusque pas que Rachel Mnémosyne n’ait pas voulu choisir entre deux écoles historiques.
Il rappelle que les pensions de guerre ont été généreuses après 14-18, ce que Rachel Mnémosyne illustre d’ailleurs en indiquant qu’un Réunionnais, parti célibataire à la guerre, y perd ses deux jambes au combat, mais trouve une femme en rentrant car sa pension est importante tout comme la misère qui frappe alors un grand nombre des insulaires.
Vient alors le tour des critiques. En effet, dans toute soutenance de thèse, il y a une ou deux personnes du côté de la doctorante, deux personnes censées critiquer son travail, et un président de jury. On ne reviendra pas ou peu sur celles-ci puisque la doctorante a indiqué vouloir les prendre en compte pour la prochaine réécriture de sa thèse qu’elle souhaite ainsi publier. On soulignera cependant sa trop grande longueur, sa difficulté, parfois, à ne pas mettre assez de distance entre son devoir d’objectivité et sa fibre réunionnaise et son manque de comparatisme par rapport aux situations dans les autres colonies.
Devant les critiques, Rachel Mnémosyne se défend bien et cite d’ailleurs un fait intéressant en indiquant que le monument aux morts de la Rivière Saint-Louis est le seul où il y ait un signe religieux.
Marc Michel est alors le dernier orateur. Sans un mot plus haut que l’autre, son seul savoir envahit la salle. Il regrette que la doctorante n’ait pas cité de sources catholiques ou protestantes. Il loue le travail pionnier alors que le thème était « particulièrement difficile ». Il montre que l’impôt du sang, s’il va de soi en métropole, est plus compliqué à la Réunion. Très scientifique, il appelle la doctorante à s’interroger sur l’éventuel emploi des Réunionnais dans les unités répressives. Il lui indique également que les Créoles sont beaucoup plus indisciplinés que les Malgaches ou les Sénégalais et lui demande de creuser cette question. Il montre que le Réunionnais, loin de mettre de la distance par rapport à la figure de l’allemand odieux, se « fait prendre » comme le métropolitain par cette propagande officielle. Enfin, il regrette qu’elle n’ait pas abordé l’éventuelle prégnance de la Première Guerre mondiale dans la tenue des élections de 1919.
En conclusion, Rachel Mnémosyne souligne que les Réunionnais ont vu leur attachement à la France croître après la Grande Guerre.
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