Je paraphrase Hugo volontairement. En effet, il me semble particulièrement intéressant de laisser parler les petits Sénoufos du village de Fodio. J’ai ainsi élaboré un petit recueil de tout ce que j’avais pu lire dans les cahiers de classe. J’ai corrigé les fautes d’orthographe et parfois le style quand celui-ci devenait trop incompréhensible. Ces phrases peuvent sembler nues, dépourvues de commentaires. Cependant, j’ai considéré qu’elles étaient assez explicites en elles-mêmes. Elles complètent quelques-uns des propos tenus dans d’autres chapitres.
« Un jour, j’ai quitté la danse alors que ma mère était malade. Mon papa a commencé à me frapper, ensuite il m’a chassé de la maison. Voilà pourquoi si ma mère est malade, je ne sors pas. »
« Pendant les congés de Noël, nous, les élèves, avions organisé un convoi de Korhogo à Boundiali. Le convoi était la nuit à vingt deux heures. A la sortie de Kyo, les policiers nous ont arrêtés. Ils ont pris les pièces de la voiture. Nous leur avons pardonné. Ils nous ont libéré ensuite. C’était le même problème à Tarato. Donc, nous avons fait un mauvais voyage. Enfin nous sommes arrivés à une heure du matin. C’est pourquoi je n’aimerais plus voyager la nuit. »
« Le premier de l’an 1999, quand je me suis réveillé, mon père m’a dit d’aller chercher un porc chez mon oncle dans un village voisin. Quand je suis arrivé, il m’a dit de l’attendre, est allé attraper le porc et ensuite me l’a donné. J’ai pris la route du village. J’étais content car c’était pour la fête. »
J’ai relevé d’autre part un formidable vivier de phrases dans un exercice demandé par Maria, future professeur et membre de notre groupe. Il peut paraître stérile d’apporter d’autant d’importance à de tels détails. Cependant lorsqu’on demande à des enfants de huit dix ans de construire trois phrases, on peut alors déterminer quelque peu l’univers psychologique de l’enfant. J’ai voulu voir dans ces exercices quelque chose de quasiment poétique. Cela peut sembler risible et pourtant j’ai aimé leur simplicité. Dans deux ou trois décennies, le contenu aura certainement considérablement changé. En écrivant cela, il me semble que je fais œuvre de mémoire. En effet, je suis le témoin d’une société qui est en passe de vivre dans un temps diachronique alors qu’il n’avait été que synchronique jusqu’alors. Ainsi, bon nombre de constructions notées portent les stigmates du progrès. Par contre d’autres témoignent encore d’un quotidien immuable.
1) Ce matin, maman pile du mil.
Cet enfant rentre dans la case.
Le berger marche doucement en brousse.
2) Mon frère est lent, il pile le matin.
Les joueurs jouent sur le terrain.
Cet enfant est beau.
3) Mariam va au marché à neuf heures.
René va demain au champ.
Maman fait le café avec du nescafé.
4) Hier, ils ont dansé la danse traditionnelle.
Il y a une machine dans le village.
Le forgeron tape fort le fer.
5) Le vieux lion rugit la nuit.
J’irai au champ.
La fillette danse le corps souple.
6) Je dois prendre du café ce matin.
Mariam est allée à l’école.
Lucie parle mal aux enfants.
7) Mariam va à l’école
René vient à midi.
Maman prend de l’eau rapidement.
8) René mange à huit heures.
Nous allons au champ.
Le chien aboie très mal.
9) Les enfants vont à l’école le matin.
Le chat mange dans le cour.
Cet élève travaille bien.
10) Quelle heure est-il ?
Je vais partir demain.
Je vais au cinéma.
Je fais mes exercices facilement.
11) Ils ont tapé le balafon aujourd’hui.
Les élèves jouent dans la cour.
Yao joue bien.
12) Il a construit la maison hier.
Ali va au marché.
Le professeur écrit bien.
13) Il est dedans.
Alane s’amuse bien.
Ali vient d’arriver hier.
14) La marmite est au feu.
Le forgeron va aux champs.
Le chat marche dans la cour.
15) Le chien mange aujourd’hui.
Mon frère est dans la cour.
Le village est beau.
16) Le chien mange du riz à midi
Papa chante à l’église.
La fille danse bien.
Encore une fois, il faut se garder d’accorder trop d’importance à cet exercice. Cependant, quelques traits reviennent avec récurrence. Ainsi, la référence à la famille et au monde animal constitue six fois le sujet de la phrase. On peut aussi noter l’importance de l’école qui revient une fois de moins que les thèmes précités. Puis les élèves ont accordé une attention égale aux travaux des champs et à la danse. Enfin, la référence à la vie moderne n’est citée qu’une seule fois lorsque l’un d’entre eux déclare au n°10 : Je vais au cinéma.
Ce petit échantillon est trop réducteur pour que l’on puisse en tirer une conclusion générale. Néanmoins, il s’avère intéressant dans la mesure où il reflète des préoccupations toutes autres que celles des écoliers français. On peut aussi s’interroger sur la validité de ce que j’avance pourtant timidement à partir du moment où quelques phrases montrent des signes évidents de copiage. Celui-ci est d’ailleurs inévitable du fait de la densité des élèves en classe.
Je remarque aussi que notre venue ne les a guère inspiré puisqu’elle ne représente le sujet qu’une seule phrase lorsque « l’écolier n°13 » parle de l’amusement d’Alane, prénom qu’il n’arrive pas, d’ailleurs, à orthographier correctement.
Je me suis aussi particulièrement intéressé à un autre exercice demandé par Maria. Elle exigeait en effet dans le cadre de l’apprentissage de l’argumentation que se élèves dressent un portrait « moral » d’un ami proche en expliquant d’où venait cette amitié.
Pour des raisons de place je me suis abstenu de recopier la quinzaine de travaux que j’ai pu lire. Cependant certains arguments avaient une fréquence telle qu’il m’a paru intéressant de les faire figurer ici.
Avant tout, le type idéal de l’ami représente souvent un modèle de vertu ou presque. Ainsi, celui-ci a naturellement un bon comportement, aide ses amis… Si ces qualités ne m’ont pas surpris outre mesure, d’autres représentaient des attitudes plus « africaines ». J’ai pu constater à quel point le respect des « vieux » imprègne les mentalités. Il revient dans quasiment toutes les copies. De même la vertu du travail est très importante notamment chez les filles qui considèrent souvent une amie à l’aune de sa capacité à endurer la fatigue. Cette attitude est d’ailleurs souvent assimilée à du courage alors que la perception de ces qualités n’est pas ou n’est plus la même la même dans nos sociétés salariales.
En outre, j’ai pu apprécier à quel point les liens entre les villageois sont beaucoup plus communautaires que dans nos contrées du « vieux monde ». Ainsi, bon nombre d’argumentations reposaient sur une amitié fondée sur l’entraide.
L’aspect extérieur constitue aussi un critère fort important. Certains n’hésitent pas d’ailleurs à souligner que leur ami se nettoie les dents ou a les ongles bien soignés. Il faut noter à quel point le front constitue un moyen de séduction. Dans les descriptions lues, beaucoup se répandent en compliments sur la morphologie frontale de leur camarade.
Par contre, le motif de réussite scolaire ne représente pas une préoccupation puisque je ne l’ai lu que dans un seul texte. Dans la même optique, la richesse n’a été citée qu’une seule fois. L’homogénéité des revenus est telle à Fodio qu’il est difficile de trouver des personnes véritablement aisées. Quelques-unes ont un peu plus de moyen mais cela reste aux yeux d’un « Français moyen » relativement misérable. A titre d’exemple, il n’y a qu’une seule voiture –une 205 déjà bien usagée- pour sept cents habitants…
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